«Une génération sandwich en pleine crise identitaire»

Un livre coup de gueule. Avec "Arrêtez de nous prendre pour des vieux !", Muriel Boulmier rappelle l’urgence sociale de relever le défi du vieillissement en France. Sur un ton aussi direct qu’humoristique, elle démonte dix grandes idées reçues sur cette nouvelle réalité dérangeante.


Comment les personnes âgées sont-elles passées de l’image de « vieux sage » à celle de « boulet » ?

 

Grâce à leur expérience et leur singularité, les seniors incarnaient autrefois une référence, un exemple dont on s’inspirait volontiers. Avec l’allongement de la durée de vie, ils représentent désormais 25% de la population et bientôt même plus de 30% : une concurrence supplémentaire sur le marché du travail notamment. Ce climat anxiogène se voit renforcé par la tension permanente entre le culte du jeunisme et la réalité du vieillissement, à laquelle s’ajoute une synonymie trop forte entre « retraite », « vieillesse » et « dépendance », le dernier terme vampirisant l’ensemble du débat.

 

Prise entre deux âges, comment cette génération « sans nom » vit-elle sa situation?

 

La génération « sandwich » vit une crise identitaire notamment parce que personne ne sait la nommer. Cela laisse penser qu’elle n’existe pas pleinement, comme s’il n’y avait pas d’alternative entre « jeunesse » et « vieillesse». Alors que le départ à la retraite sonne l’entrée dans le « troisième âge », les personnes concernées continuent de mener une vie active, rythmée par les devoirs familiaux et leurs propres activités.

A la pression économique extérieure s’ajoute l’opposition entre la situation des jeunes et celle des retraités, qui, une fois poussé à l’extrême, devient le ferment d’une guerre de générations insensée. C’est pourquoi il faut instaurer un climat de soutien mutuel, au travers d’instances de dialogue sans enjeux et de conseils municipaux consultatifs mixtes, qui incluraient jeunes adultes et seniors. Si ma mère avait coutume de dire « pain de vieillesse se pétrit dans la jeunesse », la parole publique tient un rôle essentiel dans le regard que l’on porte sur cette réalité sociale.

 

Vous semblez particulièrement inquiète pour les femmes, quelles sont vos craintes ?

 

Les femmes âgées incarnent le nouveau visage de la pauvreté car elles vivent plus longtemps en ayant les retraites les plus faibles. Aujourd’hui encore, toutes professions confondues, les différences de salaire varient entre 17 et 20% en équivalent temps plein. Est-ce qu’une telle situation est tolérable dans une société comme la nôtre ? Je ne crois pas. Quant à ceux qui voient la pension de réversion comme un complément de ressources, je rappelle que l’objectif d’une épouse ne consiste pas à devenir veuve ! Si la réforme des retraites voulait faire des femmes son objectif prioritaire, l’urgence a été repoussée à 2020 ! Plus regrettable encore, le débat n’a même pas effleuré tant de sujets pertinents comme la pénibilité ou la retraite universelle : une occasion manquée en somme.

 

Pensez-vous que la Silver économie peut apporter des réponses au débat sur la dépendance ?

 

Sachant que le Canada a investi dans la Silver économie 60 fois plus que la France en ayant moitié moins de population, j’attends qu’un budget soit posé pour me faire une véritable opinion. Si le « marché des vieux » cherche ses consommateurs depuis déjà 30 ans en enchainant les expérimentations, ce n’est certainement pas la robotisation de l’aide à la personne qui va rompre l’isolement des seniors.

 

Selon vous, qu’est-ce qui pourrait changer la donne ?

 

Le principe de réalité suffira à lui-même, car il sera difficile d’ignorer plus longtemps 30% de la population ! Si changer de vocabulaire me semble prioritaire pour casser les stéréotypes, les élus doivent prendre conscience de la réalité du vieillissement et particulièrement dans l’habitat. Au-delà des Ehpad (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) qui accueillent les personnes extrêmement âgées, les finances publiques gagneraient à adapter l’habitat existant, où vivent un centenaire sur deux et 85% des nonagénaires.

 

Propos recueillis par Pauline Pouzankov

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