Retour sur les destins brisés

Souvent présentée comme un progrès de civilisation par rapport à l’ère de la dague et du poison, la démocratie s’est efforcée de pacifier les luttes pour le pouvoir. Epoque révolue ? Le nouvel essai de Renaud Dély et Henri Vernet, respectivement grandes signatures de L’Obs et du Parisien, tend à accréditer cette idée. Confirmant une tendance déjà analysée dans leur précédente publication, Tous les coups sont permis, les deux journalistes sont de plus en plus persuadés que « la politique tue ». Bien sûr, tout le monde ne finit pas au cimetière, bien que des suicides – comme celui de Pierre Bérégovoy ou du maire de Tours Jean Germain – surviennent. Mais les meurtris, blessés, éclopés, déshonorés et ruinés sont singulièrement nombreux dans l’actuel paysage de notre vie publique. Finalement, il s’agit sans doute du bon angle pour écrire l’histoire en train de se faire. Car l’hyper-violence psychologique semble aller de pair avec l’accélération de l’actualité, sans doute en raison du quinquennat et de la concentration du pouvoir. Bien sûr, on ne peut ranger tous les cas dans le même tiroir et il y a de subtils degrés de souffrance entre les meurtrissures d’amour-propre et les grandes évictions sanctionnées par la Justice. Mais il est saisissant de constater qu’en moins de trois ans, pour des raisons très différentes, des personnalités comme Valérie Trierweiler, Jean-Marc Ayrault, Jérôme Cahuzac ou Aquilino Morelle ont dégringolé du piédestal où l’élection de François Hollande les avait placé. On pourrait parler pour ce qui les concerne de l’implacable exposition au soleil cru de la « monarchie présidentielle ».

Le terrible affrontement Sarkozy-Villepin puis la brutale empoignade Fillon-Copé, ainsi que les « prémices des primaires » montrent qu’aucune famille n’est préservée. Le Front National, avec la querelle entre la fille et le père consécutive à la montée en puissance de Nicolas Philippot, n’a fait que renouer ces derniers temps avec la dimension tragique déjà observée lors de l’élimination de « Brutus » Bruno Mégret. Celui-ci, qui a raconté son histoire aux auteurs, qui ne dut qu’à son passé de polytechnicien fonctionnaire de l’Etat la possibilité de tourner la page, alors que son passage en politique l’avait laissé criblé de dettes et sonné par les procédures judiciaires. Autre personnage, dont la météorique consécration de secrétaire d’Etat a tourné court très vite, Thomas Thévenoud. L’interview de celui-ci est très éclairante, d’autant plus que l’intéressé ne dissimule pas du tout le tort qu’il s’est fait à lui-même. Mais il y a, au fil des pages, quantité d’autres analyses de destins brisés, d’histoires de petits princes devenus parias de la République. Il est intéressant de noter que les auteurs ne s’en tiennent pas aux affaires qui ont défrayé la chronique mais qu’ils évoquent aussi les dénonciations anonymes ou les cabales dont des personnalités en place ont été victimes. Ils ont aussi l’honnêteté de reconnaître que le plus violent n’est pas forcément ce qui se passe à l’intérieur même des cercles politiques mais provient les ravages collatéraux provoqués par les réactions du public à une époque où internet, la médiatisation et la crise exacerbent les passions vengeresses.

Quiconque songe à conquérir une fonction élective ou vivre dans les allées du pouvoir devrait lire ce livre, même celui-ci n’est pas forcément dissuasif ou négatif. La dure loi du ring n’a jamais découragé aucun apprenti boxeur. Et l’on ne pourrait raisonnablement rêver d’une vie politique déconnectée l’image d’une société elle-même en proie aux violences. Ce qui semble avoir changé, en revanche, c’est la capacité collective de réaction et la solidarité élémentaire. A l’heure de l’individu-roi, il paraît banal de se retrouver solitaire lorsque les ennuis surviennent. Beaucoup d’ autres ouvrages nous renseignent sur la violence tout court dans les quartiers, l’entreprise ou le monde des affaires…Mais l’aura particulière entourant les femmes et les hommes politiques les exposent tout particulièrement à passer du triomphe à l’opprobre. Les coups bas, mensonges, crocs-en-jambe et trahisons, voire la « victimisation » de ceux qui en font les frais, deviennent de plus en plus spectaculaires et constituent une part majeure de l’actualité démocratique. Jusqu’à l’écoeurement des plus sages ?

Frères ennemis

Renaud Dély et Henri Vernet

Calmann-lévy

284 pages – 18 €

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