Napoléon : figure intemporelle de l’homme providentiel

L’historien Patrice Gueniffey livre dans son ouvrage, lauréat du prix de la biographie politique, un minutieux portrait d’une figure qui fascine à travers les siècles : le méritocratique et glorieux Napoléon Bonaparte. Décryptage d’une époque, parcours d’une vie guidée par une volonté sans commune mesure.

L’influence des racines de Napoléon est à la fois importante et secondaire. Importante, parce que dans le fond il est toujours resté Corse et notamment prisonnier de ses fidèles liens familiaux. Toutes les missions de confiance qu’il a données ont toujours été confiées à des Corses, seules personnes dans lesquelles il avait vraiment confiance.

Mais cette influence est aussi secondaire, parce qu’il ne se sent pas complètement appartenir à son île. Ses études en France lui ont procuré une éducation pleinement française. Cependant, s’il comprend très bien la France, il l’observe toujours en spectateur. Résultat : il n’a que très peu de racines et ne se retrouve fondamentalement nulle part. En réalité, cette ambivalence lui donnera une très grande liberté.

Napoléon arrive par un coup d’état, dans une France encore dévastée par la Révolution. Dans quelle mesure cet héritage l’appuie-t-il dans son accession au pouvoir ? 

Napoléon choisira le camp de la Révolution, même s’il n’en partage pas l’idéologie. Par tempérament et sentiment, il est du côté de l’Ancien régime : il déteste le peuple qu’il a découvert dans les foules révolutionnaires, l’égalité, la liberté, les droits de l’homme, la démocratie parlementaire. En plus, il pense sincèrement que sa famille est noble. C’est d’ailleurs ce qui lui plait chez Joséphine : elle incarne la monarchie.

Il est le premier à mettre en valeur l’idée de mérite, tout en restant si attaché au principe de distinctions qu’il réintroduira dans la société démocratique d’après la Révolution (la Légion d’honneur, par exemple). Son intelligence lui permet d’analyser très tôt que la Révolution est gagnée et irréversible. Par affection, il est du côté de l’Ancien régime mais se range par raison dans l’autre camp. Pour lui, cette position est tenable parce qu’il est extérieur, qu’il ne peut pas être relié à une histoire en particulier. Il est de gauche et de droite, centriste au fond puisqu’il appellera auprès de lui des gens de tous bords. Mais ce sera également sa perte : sans enracinement fort, sa fin de carrière sera une aventure purement personnelle qui finira par une tragédie.

La Révolution lui apporte une légitimité, un destin. Elle est ce qui lui donne l’opportunité d’expériences très rapides, nombreuses, qui ont été son école. Au fur et à mesure de son apprentissage, il découvre ses capacités. Et son ambition grandit. L’Ancien régime n’a pas grand chose à lui offrir : de l’argent et un titre. Mais la Révolution peut lui donner beaucoup plus : le pouvoir, tout le pouvoir. Très tôt, il a la conviction que ce sera lui qui la terminera. Pour ceci, il doit entraîner, susciter l’adhésion, ce qu’il obtiendra par la guerre, puisqu’il remporte plus de victoires que quiconque et plus vite que personne. Il devient alors le symbole d’une France réconciliée. C’est ce qui fera sa force et lui permettra de s’emparer très facilement du pouvoir.

Vous montrez dans votre livre que Napoléon a été un conquérant hors pair mais surtout un maitre dans l’art de gouverner. Pouvez-vous nous expliciter cette idée ? 

Il a appris à une excellente école : celle de la Révolution, qui a d’ailleurs engendré une génération d’hommes politiques exceptionnels. Par définition, la Révolution est un univers dans lequel il n’y a pas de loi, où seuls les meilleurs survivent. On y apprend la ruse, la force, la négociation, le louvoiement. Napoléon était doué d’un sens politique extraordinaire, mais il a su saisir les situations et surtout il a eu beaucoup de chance. Sa légitimité est très forte, de gauche comme de droite. Aussi, il n’aura pas besoin de montrer sa force, parce que l’on sait ce dont il est capable. Et surtout, il avait une vision très claire de ce que doit être la société postrévolutionnaire : le maintien de l’égalité corrigée par l’idée méritocratique, et une autorité politique forte.

Le futur Empereur a aussi un talent inné pour la politique : il ne vit que pour le pouvoir. Pour lui, la guerre et la politique c’est la même chose. Les hommes politiques qui lui ressemblent par quelques côtés sont tous des militaires : Frédéric II, le général de Gaulle (la vertu en plus), même si nous retrouvons son énergie, son goût de l’action, sa force intérieure et son charisme, à doses variables, chez certains hommes politiques comme Nicolas Sarkozy.

Comment expliquez-vous que Napoléon ait encore une t-elle influence, fascine encore à ce point notre société ? 

À l’heure de l’impuissance du politique, Napoléon ne peut que briller par la force dont il a su faire preuve. Pendant le Consulat, toutes les réformes nécessaires sont faites en l’espace de quatre ans, après dix années de troubles, de guerre civile et d’impuissance de l’autorité politique. Il incarne une volonté éclairée qui s’applique à réformer l’État et la société ; il ressuscite l’ancien modèle du despotisme éclairé. Cette expérience a laissé un profond héritage : toutes nos campagnes électorales ne se font-elles pas autour de ces mêmes thèmes du volontarisme politique et du changement, même quand ni l’un ni l’autre ne sont plus que des figures rhétoriques ?

Si Napoléon a toujours ce rayonnement, c’est aussi grâce au caractère extraordinaire de sa personnalité et de sa vie. Il incarne un idéal à la fois très ancien et très moderne : celui de la vie héroïque, de la vie grande, de la vie comme destin. Il renvoie aussi à l’une des figures majeures de notre histoire : celle de l’homme providentiel qui, depuis Jeanne d’Arc au moins (le vrai grand homme de l’histoire de France) renaît aux moments de danger, peut-être parce que la France est un pays si fondamentalement divisé qu’il ne trouve pas toujours en lui-même les res- sources nécessaires pour maintenir ou refaire son unité.

Enfin, Bonaparte a quelque chose d’universel et renvoie à l’idée très occidentale de l’individu autonome, libre, dont la vie est digne par elle-même. Notre civilisation est la seule qui ait accordé cette dignité à la personne humaine. C’est pourquoi notre histoire génère tant de personnages extraordinaires.

Vous ne cachez pas votre admiration pour Napoléon. Quel regard portez-vous sur lui ? 

J’ai de l’empathie pour le personnage, condition nécessaire pour écrire une biographie. Je suis fasciné, aussi, par cet homme unique et exceptionnel qui, très tôt, vit dans l’Histoire. Sa vraie passion, en dehors de la politique, du pouvoir et de la guerre ; c’est la gloire, l’idée de vivre dans la tête des gens.

“Napoléon est le premier à mettre en valeur l’idée de mérite.”

Je suis également admiratif de la première partie de sa vie : son ascension, les années du Consulat. Pour moi, Bonaparte est un hom- me des Lumières, qui couronne le XVIIIème siècle. Mais son mariage avec la France finit assez tôt, vers 1803. Elle l’a porté au pouvoir, en échange il a mis fin à la Révolution et en a traduit les principes en institutions solides. La scène n’est plus assez grande pour son ambition : il se tourne vers l’Europe et le monde. Dès 1810, il est évident que cette histoire finira tragiquement. Si le Consulat est à inscrire à l’actif de Napoléon, les Cent-Jours en alourdissent le passif. Les Français paieront cher la gloire de l’Empire : des souvenirs bientôt trop grands si on les rapportent aux moyens qui sont les leurs, et une instabilité politique qui ne finira qu’avec la Ve République, dont les débuts ressemblent tant à ceux du Consulat.

Propos recueillis par Colombe Dabas

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Napoléon

Patrice Gueniffey
Éditions Gallimard
864 pages
30€

 

 

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