Martin Beniston : « L’observation climatique garde une grande part d’inconnu »

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Après des années à combattre le réchauffement planétaire, le climatologue et lauréat (en tant qu’expert du GIEC) du Prix Nobel de la Paix en 2007 a pris sa retraite à la fin juillet 2017. L’occasion de revenir sur la lutte menée contre le dérèglement climatique ces dernières années.

Vous avez donné votre dernière leçon à l’Université de Genève le 12 juin dernier. Quel jugement porteriez-vous sur votre action contre le réchauffement ?

Plutôt positif, et particulièrement concernant le changement de mentalité des gouvernements dans la prise en compte de la question climatique. Alors que la signature du protocole de Kyoto en 1997 n’avait pas été suivie d’un plan d’action volontariste, la COP21 a réussi à réunir presque tous les pays du monde autour de cet enjeu. Un progrès conséquent en seulement 20 ans !

Si l’évolution est beaucoup trop lente à mon sens par rapport à l’urgence de la problématique climatique, il ne faut pas manquer d’optimisme pour autant. Quant à la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris, je pense que c’est un épiphénomène : ils finiront sans doute par le réintégrer d’une manière ou d’une autre plus tard.

Si l’on peut faire jouer l’argument économique en faveur de l’écologie, tout le monde est gagnant !

Quel a été « le déclic » qui a provoqué la prise de conscience face à l’enjeu climatique ?

Il y a eu plusieurs étapes à mon sens. D’abord, les premiers rapports du GIEC dans les années 90 ont permis de mettre la question climatique sur le devant de la scène. En 2006, juste après la publication d’un deuxième rapport d’évaluation du GIEC, les travaux de l’économiste Nicholas Stern ont permis de faire comprendre aux industriels comme aux décideurs économiques que l’inaction face au climat pourrait nous coûter très cher, au sens propre comme au figuré. Le prix Nobel de la Paix attribué au GIEC en 2007 a conforté cette dynamique, malgré l’échec de la conférence de Copenhague en 2009. S’il a fallu attendre six ans de plus pour sceller l’accord de Paris, c’est en partie à cause de la conjoncture économique, qui était toute autre en 2009. La crise des subprimes venait d’éclater en reléguant au second plan la question climatique…

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Le climatologue Martin Beniston a été lauréat en tant qu’expert du GIEC du Prix Nobel de la Paix en 2007.

Selon vous, quels signaux forts pourraient être adressés au monde politique pour faire bouger les lignes plus rapidement ? 

Le message porteur d’espoir que la COP21 a lancé à Paris est résolument positif, et je pense qu’il faut le conforter en montrant que la transition énergétique (vu que 75% des émissions de carbone de source anthropique vient du secteur de l’énergie fossile) est une vraie chance économique. Tant sur le plan des emplois que des investissements, de nouveaux marchés dessinent les contours d’une économie innovante qui va aller en s’amplifiant. En ce sens, la décision de Donald Trump est une absurdité tant politique qu’économique, quand on sait que les nouvelles technologies « vertes » génèrent 10 à 12 fois plus d’emploi que ceux liés à l’industrie du charbon. Si l’on peut faire jouer l’argument économique en faveur de l’écologie, tout le monde est gagnant ! Ceux qui feront le premier pas seront même les leaders de demain.

Quelles sont vos craintes à la suite du retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris ?

La crainte que l’on pouvait avoir mais qui ne semble pas arriver est l’effet domino. Le retrait des Etats-Unis aurait pu entrainer celui d’autres pays, qui ont signé l’accord un peu à contre-coeur. De manière surprenante, les Etats se sont retournés en « bloc » contre Donald Trump, notamment l’Inde qui a déclaré qu’elle allait peut-être faire un effort plus grand pour compenser le choix américain.

Le climat est un système planétaire extrêmement complexe qui implique de multiples interactions.

En dépit du choix de Donald Trump, la France veut aller plus vite dans la lutte en rehaussant ses propres objectifs de réduction d’émission de gaz. Si de nombreux pays adoptent une approche similaire, l’effort serait-il suffisant pour compenser le mauvais « bilan carbone » de l’un des plus gros pollueurs de la planète ?

Si les Etats-Unis dans leur ensemble représentent actuellement entre un tiers et un quart des émissions mondiales, la décision de Trump ne les concerne pas toutes. Fort heureusement, il ne s’agit pas d’un pays rigide et uniforme : des grandes villes comme New-York ou Chicago, et desétats comme la Californie, ont décidé de continuer d’oeuvrer pour la transition écologique malgré le choix de leur président. Au niveau international, de tels efforts pourraient compenser environ la moitié des émissions américaines, dans le meilleur des cas. Bien qu’il puisse sembler injuste, le choix de Donald Trump peut devenir un tremplin économique pour les pays qui réviseraient leurs objectifs à la hausse et donner un coup de fouet supplémentaire à cette nouvelle économie qui est en train de se mettre en place.

Quels autres dérèglements le réchauffement risque-t-il de provoquer si les choses demeurent en l’état ? Subsiste-t-il, à votre avis, une large part d’inconnu en matière d’observation climatique ?

Le climat est un système planétaire extrêmement complexe qui implique de multiples interactions. Ce que nous craignons sur le plan purement scientifique est qu’en déstabilisant un élément du globe (comme les glaces polaires), le réchauffement en cours franchisse un seuil qui amplifierait encore plus le processus, au-delà des prévisions du GIEC qui annoncent entre 2 et 5 degrés de plus d’ici 2100. La fonte partielle du permafrost, qui contient énormément de méthane et de dioxyde de carbone, pourrait entrainer elle aussi un effet d’emballement climatique. Le problème étant que l’on ne sait absolument pas quand (ou si) ces seuils seront franchis.

Il subsiste encore beaucoup d’inconnu en matière d’observation climatique malgré la causalité partielle établie entre activité humaine et réchauffement. Pour déterminer l’évolution future, les émissions de gaz à effet de serre ne représentent qu’un paramètre parmi tant d’autres, même si le facteur humain semble amplifier le phénomène bien plus que les autres facteurs capables de moduler le climat.

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