L’islam en France : la dimension sociale

Houry Bentouhami

Hourya Bentouhami est docteure en philosophie politique, maîtresse de conférences à l’université Toulouse 2 Jean Jaurès et spécialiste des théories post-coloniales et des discriminations raciales et genrées. Elle analyse, au-delà des seuls prismes de la laïcité et de la religion, la volonté « spécifiquement française » d’organiser l’islam.

 

Emmanuel Macron sentoure dexperts, comme Gilles Kepel et Youssef Seddik, pour traiter la question de lIslam. Peut-on sattendre, comme vous lavez souligné lors des débats sur le voile, à ce que lon ne se préoccupe pas de la parole des premiers concernés, les musulmans français ?

On a tort de croire que les rapports de la République à l’islam seront éclairés du seul point de vue d’une expertise détachée des formes d’organisation déjà existantes chez les musulman.e.s et qui précisément plaident pour une autonomie de réflexion et d’organisation. Ce travail de consulting public mis en œuvre par la Présidence d’Emmanuel Macron pour « gérer » et administrer la religion musulmane, comme s’il s’agissait d’un bien public comme un autre, ignore à dessein les formes innovantes de réflexion sur l’islam et l’attachement aux principes d’émancipation déjà existantes. Ceux-ci sont entre autres l’égalité citoyenne, et l’émergence d’un féminisme combatif ancré dans les valeurs partagées de l’islam et de la République. Ces collectifs et instituts, très divers dans leurs missions, comme le Muslim Think Tank, Mamans toutes égales ou encore le CCIF si décrié par certains médias, mériteraient l’attention des pouvoirs publics si ces derniers étaient réellement soucieux de donner aux acteur.rice.s concerné.e.s et aux community leaders les moyens de leur ambition émancipatrice. Une telle défiance vis-à-vis des acteur.rice.s issu.e.s de la société civile musulmane (car il y en a bien une !) ne peut que s’expliquer à partir de la manière dont l’islam a été constitué au gré des affaires du voile et des réponses aux attaques terroristes comme une religion phobogène dont l’existence ne pourrait être que sous contrôle des pouvoirs publics.

 

Définiriez-vous cette volonté de structurer lislam comme un moyen de camoufler la situation sociale des personnes racisées en France ?

Certainement, et dans une perspective que l’on dit « intersectionnelle » en sciences sociales, il faudrait ajouter que la violence du racisme subi n’est pas prise en compte, du fait d’un biais à la fois méthodologique et politique.

Méthodologique, car le racisme se mesure trop souvent en termes de motivation à la haine raciale imputable au seul individu ou à un groupe d’individus dont on cherche à mesurer l’intentionnalité nocive par une preuve explicite : l’infliction d’une blessure, un traitement défavorable ou une exclusion nette. Ce qui en soi peut être une réponse adéquate à certaines réalités du racisme, mais qui décrit mal le rapport des institutions à la production – y compris involontaire – de ce racisme. C’est pourquoi, l’intersectionnalité consiste à prendre en compte l’imbrication des formes de relégations ou minorations sociales afin de voir en quoi elles sont révélatrices d’une forme de discrimination structurelle, c’est-à-dire imputable à l’organisation même de la prise des décisions publiques, à la distribution des ressources et à leur accès, sans que les auteurs/rices justifient leurs choix et décisions sur des critères racistes. Dans ce cadre, le racisme est renvoyé à la rationalité de décisions (politiques, administratives, juridiques) dont les conséquences non intentionnellement islamophobes peuvent être la relégation sociale de populations, qui en grande partie se trouvent être musulmanes (ou considérées comme telles). Ce sont elles par exemple qui se trouvent sur-représentées dans les prisons[1], alors même qu’il n’y a aucune intention d’incarcérer les musulmans. La situation de l’islam carcéral (et notamment les voies dites de la « radicalité ») a à voir avec le racisme, c’est-à-dire avec le fait que musulman.e soit devenu.e une catégorie monstrueuse d’appartenance religieuse, car suspecte et criminalisée. Quel autre cadre interprétatif fournir sinon, au fait qu’un nombre significatif des personnes détenues en prison soient déclarées ou assimilées à des musulmans ? Cette surreprésentation carcérale de l’islam en prison a certainement à voir également avec les procédures de l’état d’urgence dont on ne peut nier que les premières victimes soient des musulmans. Qu’on le veuille ou non, le gouvernement a déjà mis en place des mesures à l’encontre des musulmans en France.

Comment peut-on penser que l’on puisse se pencher sereinement sur la question des rapports de la République à l’islam sans prendre en compte les violences que subissent les musulman.e.s au quotidien ?

L’autre biais est politique, comme en témoigne les réticences et les disqualifications à désigner l’islamophobie comme une réalité ou comme un terme pertinent pour désigner les agressions ou discriminations envers les personnes tenues pour musulmanes. Et ceci alors même que les principales concernées ont éprouvé le besoin de spécifier dans le langage le racisme qu’elles subissaient pour qu’il soit reconnu en tant que tel comme un phénomène ayant lieu, et pour ne pas ajouter à l’humiliation de l’agression la honte de l’invisibilité. Comment peut-on penser que l’on puisse se pencher sereinement sur la question des rapports de la République à l’islam sans prendre en compte les violences que subissent les musulman.e.s au quotidien (relégation économique et sociale, soupçon sur leur loyauté à la République, l’abjection sociale dont leur religion fait l’objet, les violences policières, le voile, les repas dans les cantines, etc.) ?

 

A plusieurs reprises, Emmanuel Macron a réfuté lidée même que la colonisation et ses mémoires puissent avoir une quelconque importance dans le climat actuel. Peut-on mener à bien le projet dune organisation officielle de lislam sans référence au passé colonial français ?

Il convient de revenir sur l’inscription historique de cette expression « Islam de France ». Il fut un temps, à l’époque de la République coloniale où la France puisait un prestige certain à se définir comme une « puissance musulmane », au sens où son rayonnement et son emprise politique s’étendaient sur plusieurs pays considérés comme arabo-musulmans. En ce sens, cet islam des pays colonisés, a été un islam de France sans être proprement dit en France.  En témoigne les dérogations à l’application de la loi de 1905 en Algérie, à une époque où la France jugeait que la séparation du culte et des institutions de l’Etat pouvait nuire à son contrôle des ministres du culte musulman. Si l’on cherche tellement à structurer l’islam de France aujourd’hui et pas les autres religions, c’est précisément parce que l’islam a été une « religion colonisée » pour reprendre l’expression du sociologue Abdelmalek Sayad. La mémoire et l’histoire de la colonisation doivent donc nous faire prendre conscience de la raison pour laquelle la volonté politique de structurer par le haut l’islam est spécifique à la France. C’est en effet à l’aune de cette histoire qu’il faut évaluer aujourd’hui les tenants de la « nouvelle laïcité » qui cherchent à traquer partout les signes visibles de la religion musulmane comme étant une infamie au sein de la République. Alors que le véritable sens de la laïcité renvoie au respect mutuel des croyances de chacun.e et au droit à une visibilité digne. Il est évident que l’on ne peut nier que les différentes attaques terroristes menées en France l’ont été par des personnes se revendiquant d’un islam djihadiste, mais n’omettons pas que les musulman.e.s eux-mêmes apportent des réponses citoyennes à cette attraction mortifère pour un islam dévoyé.

La mémoire et l’histoire de la colonisation doivent donc nous faire prendre conscience de la raison pour laquelle la volonté politique de structurer par le haut l’islam est spécifique à la France.

C’est donc aux différentes initiatives que j’ai citées précédemment et j’en oublie certainement, qu’il faut donner les moyens de construire un islam apaisé qui est indéniablement déjà français. Mais cette paix comme souvent dans les luttes sociales ne va pas sans une demande de justice : il faut donc lutter contre les discriminations faites aux musulman.e.s en cessant d’attaquer, de légiférer et d’administrer à coup d’arrêtés municipaux la circulation des corps musulmans.

 

Copyright de l’image à la une : Céline Gaille

[1] http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/04/29/en-france-les-detenus-musulmans-sont-surrepresentes-selon-le-washington-post_1039616_3224.html

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