Légion d’honneur : « la reconnaissance des mérites de ses concitoyens est une loi élémentaire de toute société humaine »

La plus haute des distinctions françaises, la Légion d’honneur, est parfois mal connue quand elle n’est pas critiquée. Créée par Napoléon, il y a plus de deux siècles, elle garde pourtant toute sa symbolique.

 

© JBV/NEWS

Un entretien avec le général d’armée Jean-Louis Georgelin

Grand chancelier de la Légion d’honneur

 

Quels services et mérites sont reconnus par la Légion d’honneur et l’ordre national du Mérite ?

 

Montrer en exemple les mérites de ses concitoyens est une loi élémentaire de toute société humaine. C’est à cette fin que Napoléon a créé la Légion d’honneur, pour récompenser les mérites éminents, militaires ou civils, rendus à la nation. Quant à l’ordre du Mérite, créé en 1963 par le général de Gaulle, il gratifie les actes distingués.

 

Que répondez-vous à ceux qui reprochent une « peopolisation » de la Légion d’honneur ?

 

Je leur réponds qu’ils n’ont rien compris à ce qu’est la Légion d’honneur : un ordre universel qui a vocation à distinguer des personnes issues de tous les domaines d’activité de notre pays. Dès 1804, Napoléon met un soin particulier à récompenser l’ensemble de la société : « Je veux décorer mes soldats et mes savants » disait l’Empereur. Les premiers décorés sont des civils, le 15 juillet 1804 aux Invalides. Les militaires le seront plus tard, le 15 août 1804, au Camp de Boulogne.

 

Pour vous donner une idée de cette diversité d’activité dans les promotions actuelles, prenons l’exemple de la promotion civile de Pâques 2013 : les décorés y proviennent à 28.2% des ‘activités économiques’ du pays, 18,4% de la fonction publique (hors enseignement-recherche et santé-social-humanitaire), 19% de l’enseignement et la recherche (19% de la promotion), 12.8% de l’univers santé-social-humanitaire, 9.8% sont des élus, 6.8% issus du domaine de la communication et de la culture et les 5% des décorés restant se répartissent entre les cultes,  les anciens combattants et les sports.

 

Chaque année, environ 3 200 personnes sont distinguées, dans une proportion de deux tiers à titre civil et un tiers à titre militaire. J’ajouterai que le nombre de « légionnaires » est moins élevé aujourd’hui qu’hier. En 1962, on comptait 320 000 décorés vivants. Le général de Gaulle a souhaité – sur proposition du grand chancelier d’alors, le général Catroux – réformer le code de la Légion d’honneur pour plafonner leur nombre à 125 000. De fait, en 2013, seuls 93 000 portent cette distinction.

 

Comment devient-on grand chancelier de la Légion d’Honneur ?

 

Le grand chancelier est choisi par le président de la République parmi les grand’croix de la Légion d’honneur (qui sont actuellement au nombre de 67). Il est nommé pour un mandat de six ans, renouvelable. C’est l’usage depuis 1815 de désigner un militaire pour cette fonction même si les deux premiers grands chanceliers ne l’étaient pas : le comte de Lacépède, nommé par Napoléon, puis Dominique Dufour (baron de Pradt), nommé par Louis XVIII.

 

Quelles sont vos fonctions ?

 

Le cœur de mon métier est la présidence du Conseil de l’Ordre, dont l’avis favorable est indispensable pour attribuer la Légion d’honneur. Les 17 membres se prononcent sur la qualité des services tels qu’ils ressortent des mémoires présentés par les ministres, et vérifient que les candidats remplissent les conditions nécessaires. On compte environ 15 % d’ajournement, pour des raisons de mérites insuffisants, durée d’activité trop courte… Je soumets ensuite les décisions du Conseil au président de la République qui a la possibilité de supprimer un nom mais ne peut en rajouter.

 

Le Conseil de l’Ordre peut-il reprendre ce qu’il a donné ?

 

Le Conseil de l’Ordre dispose de ce pouvoir. Le code de la Légion d’honneur prévoit que l’on retire systématiquement la récompense à toute personne condamnée à un an de prison ferme ou pour crime. Les préfets et la justice sont tenus de m’informer lorsque des membres font des fautes contre l’honneur ou ont été condamnés. Je décide alors d’ouvrir ou non une procédure disciplinaire. Un rapporteur est désigné parmi le Conseil de l’Ordre, le décoré est sollicité pour présenter sa défense et nous proposons ensuite au président de la République une sanction qui peut aller jusqu’à la suspension  ou la radiation. Une dizaine de personnes se voient retirer la Légion d’honneur chaque année.

 

Le grand chancelier a-t-il d’autres fonctions ?

 

Je suis également le responsable du musée de la Légion d’honneur, qui est le premier musée au monde dédié aux ordres et récompenses français et étrangers, et le recteur des maisons d’éducation de la Légion d’honneur, l’une à Saint-Denis (lycée), l’autre à Saint-Germain-en-Laye (collège). Napoléon avait en effet souhaité créer des maisons d’éducation pour les jeunes filles à une époque (après la Révolution) où il n’y avait plus de lieu d’enseignement pour elles. Aujourd’hui, 1 000 élèves, arrière-petites-filles, petites-filles ou filles de membres des ordres nationaux ou de la médaille militaire, y sont inscrites. Ces établissements d’enseignement public ne sont pas élitistes mais compte tenu de l’esprit et de la discipline qui y règnent, les taux de réussite au brevet et au baccalauréat atteignent 100 %.

 

De juillet 2012 à juin 2013, est organisée l’exposition  « Le grand collier de la Légion d’honneur, de Vincent Auriol à François Hollande », pouvez-vous nous en parler ?

 

En mai 2012, la remise du collier de grand maître au président de la République a suscité beaucoup d’intérêt. Nous avons organisé cette exposition pour expliquer aux Françaises et aux Français ce qu’est le grand collier de la Légion d’honneur.

 

C’est un objet unique composé de seize maillons, de la croix de la Légion d’honneur et du monogramme HP pour ‘Honneur et Patrie’ qui est la devise de l’Ordre. Sur les seize maillons, figurent d’un côté les activités essentielles de la Nation (arts, lettres, industrie, commerce, etc.), de l’autre côté les noms des présidents de la République et leur année d’investiture. Une premier modèle existait sous l’Empire. Sous la IIIe République, Jules Grévy codifie la fonction de grand maître, et fait du collier l’insigne de sa fonction. C’est à partir de cette époque qu’on grave le nom des présidents sur les maillons.  Le modèle actuel fut fabriqué en 1953 sous la présidence de Vincent Auriol, d’où le titre de l’exposition. Il est conservé au musée de la Légion d’honneur où le public peut le découvrir aux côtés des deux premiers modèles.

 

Vous êtes président de la Fondation « Un Avenir Ensemble ». Pouvez-vous nous en parler ?

 Mon prédécesseur, le Général d’armée Jean-Pierre Kelche, a souhaité que les décorés des deux ordres nationaux  (Légion d’honneur et Mérite) et les Médaillés militaires puissent aller au-devant de la jeunesse et transmettre les valeurs d’exemplarité et de mérite qui les rassemblent. Il a donc proposé de créer la Fondation « Un Avenir Ensemble » qui organise  un système de parrainage entre des décorés et des jeunes méritants issus de milieux défavorisés, repérés par les recteurs et lycées. Près de 600 jeunes sont accompagnés à ce jour, de la classe de seconde jusqu’au premier emploi, par un parrain ou une marraine décoré qui leur ouvre réseau et opportunités que leur univers familial ne peut pas toujours offrir. Nous espérons à terme soutenir plus de 1 000 jeunes méritants. C’est une belle idée, généreuse, au service de la société française.

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