L’avenir limité des primaires

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Les Français restent très attachés à l’élection présidentielle au suffrage universel « inaugurée » en décembre 1965 et marquée par la mise en ballottage du général de Gaulle. Cinquante ans après, il est toujours question d’améliorer ce mode de scrutin, notamment par l’organisation préalable - inspirée du modèle américain - de « primaires » permettant de départager les candidats à l’intérieur de chaque camp. Une initiative moins « rassembleuse » qu’il n’y paraît à première vue. Mieux vaudrait « une présidentielle à trois tours ».

Le mot « primaires », de préférence au pluriel, n’aura rien de secondaire en 2016. On n’a pas fini de le lire et de l’entendre. Outre-Atlantique, les présidents sortants rééligibles sont en principe dispensés de l’exercice de pré-désignation. Comme cette année, Barak Obama ne peut plus se représenter parce qu’il a effectué deux mandats, il y aura deux conventions de désignation des candidats à la présidence aux Etats-Unis… Celle des républicains aura lieu à Cleveland, du 18 au 21 juillet. Celle des démocrates se déroulera à Philadelphie, du 25 au 28 juillet. Nous connaitrons donc en conséquence les noms de deux « finalistes » de la compétition américaine avant le traditionnel « chassé-croisé » des vacances d’été et nous pourrons donc en parler entre amis à la plage ou devant un verre de rosé frais. Il sera plus difficile en revanche, pour ce qui concerne les primaires de la droite française, d’avancer des pronostics aussi tranchés que les chiffonnades de chorizo à l’heure de l’apéro. « Le » candidat – a priori, pas de femmes parmi les favoris – ne sera désigné que le 27 novembre, après un premier tour le dimanche précédent.
La montée du Front national semble maintenant interdire le luxe consistant à disposer de deux candidats pour des familles de pensée alliées et voisines. D’où le retour en force de l’idée des primaires…Un concept d’autant plus séduisant que le PS et François Hollande l’ont illustré à leur avantage électoral en 2011, en prélude à la confrontation de l’année suivante. C’est, à ce jour, le seul exemple de « primaires ouvertes » réussies dans notre pays, succès bien aidé par l’éviction brutale du favori des sondages, Dominique Strauss-Kahn, ce qui contribua à mettre peu ou prou les autres candidats sur un pied d’égalité. Non seulement les « primaires ouvertes de la gauche », télévisées d’abondance, ont donné une forte visibilité à des leaders encore peu connus (Manuel Valls et Arnaud Montebourg, par exemple) mais – sans qu’il y ait forcément une relation forte entre la cause et l’effet – s’étaient inscrites au début d’un scénario s’achevant en fanfare. Le vainqueur de la confrontation interne est devenu le triomphateur de la compétition dans le pays. C’est ce qui s’appelle « la dynamique du succès ».

Une compétition lourde d’incertitudes

Il y a là de quoi faire rêver la droite d’aujourd’hui. La question des personnes la confronte à une équation difficile. Nicolas Sarkozy est parvenu à reprendre le contrôle du parti principal alors même que son rival Alain Juppé semble comme candidat mieux placé dans les sondages. Sans compter les autres volontaires qui ont des titres à faire valoir. Ne serait-ce que celui d’incarner un renouvellement de génération.

En dépit des propos rassurants tenus dans tous les camps, dans le but de montrer la sportivité et le fair-play de chaque champion, ces primaires semblent lourdes d’incertitudes, pour des raisons déjà observées ailleurs ou dans le passé. Nicolas Sarkozy va se présenter en ancien patron de deux autres candidats, au moins, ayant exercé auprès de lui les fonctions supposant un total accord : la conduite du gouvernement pour ce qui concerne François Fillon et les affaires étrangères pour ce qui est d’Alain Juppé. Ils auront du mal à se démarquer les uns des autres. De plus, les sondages fausseront une fois de plus le jeu comme ils l’avaient fait à gauche en 2007 : Ségolène Royal était alors si bien côtée à l’extérieur qu’elle avait remporté haut la main l’étape de la désignation interne. Les militants s’étaient dits : « votons pour celle qui a la meilleure chance de gagner ». Il est clair que beaucoup à droite raisonneront ainsi en novembre prochain.
Autre sujet de perplexité : l’idée lancée fin 2015 par des personnalités de gauche souhaitant soumettre à nouveau François Hollande à des « primaires » cette année, histoire de passer son bilan au tamis et, éventuellement, de l’empêcher d’être à nouveau candidat. Il y a là quelque chose de complètement inédit. Voire d’impossible, puisque même les américains, nos grands inspirateurs en matière de primaires, ne se sont jamais risqués au jeu de « la comparution du sortant »… Difficile de mettre un chef d’Etat en compétition avec des rivaux qui deviendraient fatalement autant de procureurs instruisant son procès.
Puisse cet épisode inattendu à gauche contribuer cependant à faire comprendre que les « primaires » ont beaucoup d’inconvénients, notamment à cause de l’impossible gestion des candidatures sortantes. Elles ne méritent donc pas d’être parées de toutes les vertus démocratiques.

Quitte à améliorer les choses, en effet, c’est au mécanisme lui-même de l’élection présidentielle qu’il faut réfléchir. En 2006, deux éminents professeurs de droit public, le regretté Guy Carcassonne (décédé en 2013, à soixante-deux ans…) et Olivier Duhamel, avaient étudié un système de présidentielle à trois tours. Ils étaient soucieux d’éviter en 2007 ce qui s’était produit en 2002, c’est à dire un « deuxième tour aberrant » conduisant les électeurs de gauche à voter pour le candidat de droite par refus de l’extrême-droite (cas de figure observé à nouveau, à l’échelle régionale cette fois, en 2015). Le rééquilibrage des forces à l’intérieur de la droite au bénéfice de Nicolas Sarkozy a empêché, s’ajoutant à l’organisation de primaires à gauche, la reproduction de ce scénario en 2007 et 2012. Mais la menace existe toujours, fondée sur une sorte d’axiome défini par nos deux juristes : un nombre élevé de candidats accroît mathématiquement, dans des proportions considérables, le risque d’un second tour où figurerait un candidat ayant déjà fait le plein de ses voix tandis qu’en serait éliminé un autre capable de rassembler encore beaucoup de suffrages.
Pour mettre un minimum de rationalité dans ce qui pourrait être une foire d’empoigne, on a déjà essayé de modifier à plusieurs reprises les « filtres de sélection », notamment par le jeu des parrainages, jusqu’aux fameuses « 500 signatures » d’élus. Il est difficile d’aller plus loin et de restreindre encore la possibilité de se présenter. Non seulement cela ferait hurler les partis extrêmes mais des « petits partis » veulent profiter de la notoriété que donne une présidentielle et il serait injuste de les en priver.
Comment, dès lors, rendre plus clair et plus démocratique le scrutin, sans limiter à l’excès le nombre de candidatures, ni organiser des « primaires » contrôlées par les partis ? Réponse : en se ménageant la possibilité d’un tour facultatif.
Il y a dix ans maintenant, Guy Carcassonne et Olivier Duhamel préféraient parler de « tour intermédiaire ». Le mécanisme consisterait à prendre pour seuil 20 % des suffrages. Si plus de deux candidats le dépassent, rien ne change et les deux qui sont arrivés en tête s’affrontent normalement au second tour. Si moins de deux candidats ont atteint ce seuil, un tour intermédiaire est organisé, dès le dimanche suivant, auquel participent les quatre candidats qui ont obtenu le plus de suffrages au premier tour. Les deux premiers dans ce deuxième tour participent seuls au tour décisif, quinze jours plus tard. L’élection, dans cette hypothèse, ne prendrait qu’une semaine de plus. Nos deux spécialistes écrivaient à ce propos : « Si ce système avait existé dans le passé, il aurait joué deux fois. En 1988, le tour intermédiaire aurait redonné une chance à Raymond Barre, peut-être plus apte que Jacques Chirac à l’emporter sur François Mitterrand. Jean-Marie Le Pen eût également été présent, mais seulement à ce tour intermédiaire, à la différence de 2002, où Lionel Jospin et François Bayrou auraient disputé au moins un tour de plus. »
« L’on peut juger tout cela, a priori, bien compliqué. Toutefois, premièrement, c’est assez aisément explicable et compréhensible, et pourrait provoquer un consensus entre droite et gauche, contre lequel même les extrêmes auraient du mal à s’élever. Deuxièmement, de deux choses l’une : ou le dispositif ne sert jamais, et rien n’aura changé, ou il devra être activé et l’on sera alors bien heureux qu’il existe. »

Comme on n’a pas eu besoin du « système Carcassonne-Duhamel » en 2007 et en 2012, grâce au retour de l’empoignade classique gauche-droite, la réflexion sur « le troisième tour » ou le « tour intermédiaire » est restée au point mort. Elle ne reprendra sans doute qu’en 2022 ou 2027. Lorsque l’on aura mesuré, sans doute dès 2017, toutes les limites des primaires…

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