«La prison exige de croire en l’être humain»

Sans tabous ni demi-teinte. Après avoir dirigé les plus grands centres pénitentiaires de France, le désormais député de l’Orne Joaquim Pueyo lève le voile sur l’univers à la fois fascinant et terrifiant de l’administration carcérale. Plus qu’un simple récit, Des hommes et des murs se veut avant tout porteur d’un espoir humaniste.

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En invitant le lecteur à regarder l’humanité au-delà des murs, quel message avez-vous souhaité transmettre dans votre témoignage?

 

En réalité, c’est en cessant mes fonctions que j’ai ressenti le devoir de m’exprimer. Car refermer les portes des prisons sans rien dire, après les avoir ouvertes il y a 35 ans, m’était profondément inconfortable. Faisant probablement partie des directeurs ayant géré le plus d’établissements pénitentiaires en France – et non des moindres – j’ai eu envie de partager, d’exorciser les émotions ressenties durant ce long parcours. Les nombreux obstacles, les tornades et les personnes que j’y ai rencontrés ont marqué à jamais ma chair d’homme, en faisant tomber le peu de certitudes qu’entretenait encore ma conception de l’être humain.

 

Outre le suicide et l’insalubrité que connaissent les maisons d’arrêt, à quelles difficultés majeures sont-elles confrontées aujourd’hui ? 

 

La surpopulation carcérale est sans aucun doute la plus grande plaie des prisons françaises. Détériorant les conditions de détention, elle entraine de graves problématiques d’indignité et de non respect tout en empêchant l’administration de faire son travail dans de bonnes conditions. À une époque, les prisonniers étaient même affectés à plusieurs dans une seule cellule sans même qu’on leur demande leur accord. Si partager son intimité avec des inconnus peut être concevable quelques nuits, c’est humainement insupportable après plusieurs mois. Il en va de même du côté des surveillants lors des confrontations : cette figure d’autorité devient absolument inaudible face à un groupe de détenus. C’est pourquoi il faut prendre le problème à bras le corps et continuer l’effort de construction de nouvelles maisons d’arrêt pour amplifier la capacité d’accueil en renforçant les peines aménagées. Placement extérieur, surveillance électronique et libération conditionnelle sont autant de mesures existantes qui ont déjà démontré leur efficacité.

 

Quant au suicide, son taux est particulièrement élevé en France et paradoxalement dans les cas de courtes peines. Il exige un accompagnement et un accueil plus approfondis des profils vulnérables, de façon à pouvoir évaluer les mesures préventives à mettre en place. Au sein des quartiers disciplinaires par exemple, les radios et les cabines téléphoniques ont été autorisées afin d’éviter le passage à l’acte : les avancées sont salutaires mais doivent encore être poursuivies. Car si la prison est une peine, elle consiste essentiellement en la privation de liberté.

 

Votre livre « casse » l’image misérabiliste que beaucoup se font du milieu carcéral. Dans quelle mesure les personnels doivent-ils aussi être remotivés ? Peut-on revaloriser les métiers de l’administration pénitentiaire ?

 

L’exercice de toute fonction pénitentiaire exige de grandes qualités sociales, d’autorité, mais aussi de savoir-faire. Bien qu’indispensables, les renforcement de la formation et de la sélection des effectifs s’avèrent pourtant insuffisants, les personnels ayant besoin de bonnes conditions de travail pour se montrer efficaces lors de leurs missions. Humainement parlant, ce métier nécessite impérativement d’avoir une conception positive de l’être humain, de croire en son évolution et en sa capacité d’intégration. Car malgré la récidive de nombreux détenus, une majorité    se réintègre dans la société.

 

Vos portraits de détenus dépeignent une réalité souvent méconnue des prisons : amours interdites, transsexualité et fragilité ont-ils leur place dans un monde si brutal ?

 

Rassemblant l’ensemble des couches sociales et des métiers au sein d’un même espace, la prison se fait en quelque sorte le reflet de la société. La population carcérale compte donc, elle aussi, des détenus très vulnérables qui doivent absolument être protégés, ce qui est impossible lorsqu’ils sont plusieurs en cellule. Aux rackets, menaces et violences s’ajoute également la question du genre. Il ne faut pas se voiler la face. Si j’ai retenu dans mon livre l’exemple de Martine, une détenue transsexuelle dont l’histoire m’avait marquée, les prisons françaises comptent de nombreux individus qui ont du mal à s’assumer et qui doivent être aidés au lieu d’être stigmatisés.

 

Si les conditions de détention font depuis longtemps débat en France, pourquoi les réformes sont-elles si difficiles à mettre en œuvre ?

 

La mise en place des réformes peine effectivement à aboutir malgré un dispositif réglementaire qui a évolué favorablement depuis de nombreuses années. Le droit à l’isolement, la prise en charge des personnes détenues par les hôpitaux, la loi sur la santé mentale ou encore la présence des avocats dans les commissions de discipline sont autant de progrès à ne pas négliger. Bien que la loi pénitentiaire ait apporté un certain nombre de changements positifs, la surpopulation carcérale constitue un véritable frein à de futures améliorations. Si je milite aujourd’hui en faveur des constructions et des aménagements de peine, la loi exigeant la capacité d’un seul détenu par cellule date de 1875 ! Inutile de préciser que son application améliorerait considérablement l’atmosphère des prisons françaises comme le taux de réinsertion. 

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