La « France périphérique » est-elle bien là où on l’attend ?

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Popularisée par Christophe Guilluy, le concept de "France périphérique" faisait couler beaucoup d'encre avant même la parution de l'ouvrage éponyme. Pour Laurent Chalard, géographe au European Centre for International Affairs, la théorie de Guilluy aura au moins eu pour mérite de déplacer la focale des banlieues vers une autre France, délaissée des politiques.

Le géographe Christophe Guilluy a popularisé le concept de « France périphérique » dans l’ouvrage du même nom. Il y aurait d’un côté une France métropolitaine productrice de richesses qui représente 40% de la population et une France périphérique, soit 60% de la population, qui représente les pauvres et les délaissés. Cette théorie rend-elle compte de la réalité de la France d’aujourd’hui ou est-ce caricatural ?

La théorie de Christophe Guilluy est intéressante dans le sens où elle a permis de changer de logiciel. Au niveau de la France, jusqu’ici, la logique de la problématique des banlieues l’emportait, le reste du territoire n’était pas considéré comme une zone où il fallait investir en priorité dans les années 90. En ce sens, l’apport de Christophe Guilluy a permis d’apporter une nouvelle grille de lecture pour sortir de cette logique qui se concentrait uniquement sur les grandes métropoles et l’étendre sur l’ensemble du territoire. Il montre qu’en dehors des grandes aires urbaines se trouvent des zones qui concentrent des difficultés importantes. Cette approche répond aux inquiétudes de certains territoires, soit ruraux soit anciennement industrialisés, qui avaient l’impression d’avoir été complètement délaissés.

Par exemple, dans les années 1980, au moment de la crise de l’industrie lourde française, comme les chantiers navals et la sidérurgie, on a assisté à l’instauration de pôles de conversion dans des petites villes ou des villes moyennes anciennement à dominante industrielle. Ces pôles de conversion ont été instaurés dans les années 1980 puis on n’en a plus jamais entendu parler, puisqu’on a considéré que c’était terminé. Or, tous ces territoires n’ont pas arrêté leur déclin au 1er janvier 1990. Ils l’ont poursuivi entretemps mais sont souvent devenus des espaces oubliés puisqu’on ne s’occupait plus que des banlieues. Le principal mérite de Christophe Guilluy consiste à avoir ramené sur le devant de la scène des territoires qui jusqu’ici avaient été délaissés.

Comme pour tout travail, certains éléments sont contestables. Le premier point de désaccord pour certains géographes concerne le pourcentage. Guilluy parle ainsi d’une France métropolitaine qui regrouperait 40% de la population et d’une France périphérique dans laquelle vivraient les 60% restants. Effectivement, ces critères de définition sont contestables. Quand l’INSEE, l’Institut national de la statistique et des études économiques décrit l’espace périurbain, il définit comme commune périurbaine une ville qui envoie plus de 40% de sa population vers la grande ville voisine. Pourquoi l’INSEE a-t-il fixé le seuil à 40% et pas 50% ou 60% ? Il s’agit d’un choix purement individuel. Christophe Guiluy a fait la même chose. Dans sa classification, il ne retient que des métropoles qui ont plus d’une certaine taille au niveau démographique, soit 350 000 habitants, de mémoire. Il s’agit là aussi d’un choix. Suivant le seuil que vous déterminez, la proportion peut changer entre périphérie et métropole.

Certains ont critiqué l’idée de France des délaissés située dans les zones périurbaines. Les immigrés pauvres, rappellent-ils, vivent principalement dans les grandes villes. Les notions de France « métropolitaine » et « périphérique » sont-elles en fait déconnectées de la géographie ? Est-ce qu’il s’agit d’espaces qui peuvent se croiser au sein d’une même ville, même petite ?

Il y a peut-être eu une simplification des propos de Christophe Guilluy. Si on schématise à l’extrême son discours, on peut dire que les grandes métropoles abritent les immigrés et les bobos (les bourgeois bohème), tandis que les Français de souche se concentrent en périphérie. Voilà la vision caricaturale qu’on en donne : ce qui sous-entendrait que les immigrés ne vivent pas dans la France des métropoles. Or, il y a aussi des populations immigrées, parfois même en nombre, dans les petites villes et les villes moyennes de cette France périphérique. En règle générale cependant, les immigrés sont cependant plus nombreux dans la France métropolitaine.

On a tendance à faire le lien entre la France périphérique et le vote FN. Est-ce que cela va pourtant de soi ?

Laurent Chalard est géographe au European Centre for International Affairs.

Laurent Chalard est géographe au European Centre for International Affairs.

La France périphérique, si on admet qu’elle représente 60% du territoire, correspond à un espace hétérogène. On peut donc y retrouver des territoires où l’on vote fortement pour l’extrême droite et d’autres où le vote en faveur du FN est très faible. Mais ce tropisme est essentiellement lié à des profils régionaux. En Provence, dans le Sud-Est, il existe ainsi une tradition du vote FN notamment parce qu’une importante communauté de pieds-noirs rapatriés d’Afrique du Nord y habite. Mais dans une région périphérique de la France comme le Midi-Pyrénées, dans le sud-est de la France, une tradition de gauche dans les campagnes, héritage du parti radical et du parti socialiste induit un faible taux de vote FN. C’est aussi le cas du Limousin, avec un fort ancrage socialiste et une faible présence frontiste. Cette configuration est plus liée à des profils régionaux et à l’héritage historique de chaque région. Par contre, quand on compare au sein d’une région, le taux de vote pour le FN est clairement plus important dans les zones périphériques que dans les grandes métropoles.

Plus généralement, y a-t-il un comportement politique propre à la France périphérique : comment vote-t-elle ?

Le vote est toujours lié à plusieurs facteurs. Il est donc difficile de simplifier et de déterminer une seule cause. Chaque territoire cumule plusieurs spécificités, d’ordre démographique, qui relève de l’héritage historique, du dynamisme économique, et c’est en fonction de la combinaison de ces différentes spécificités qu’on aura un plus fort taux de vote pour un parti ou un autre. Si on prend le vote FN, qu’est-ce qui fait qu’un territoire va plus fréquemment accorder ses voix à ce parti ? En général, il s’agit de la combinaison d’une situation économique dégradée avec un taux de chômage important, une région où traditionnellement on vote plus fortement pour le Front national, et en même temps un caractère souvent périphérique, loin des métropoles. Mais également, élément important, l’absence ou la faible proportion de cadres et de professions intermédiaires, donc des catégories sociales qui votent moins pour l’extrême droite.

Il s’agit donc d’une combinaison. Selon les territoires, ce qui va le plus jouer, ce sera plutôt le caractère régional, le fait d’être dans une région avec un fort vote d’extrême droite que le fait d’être dans un territoire périphérique. On pourra donc retrouver un fort vote d’extrême droite dans une métropole telle que l’agglomération Nice-Côte d’Azur que dans certains territoires de la France dits périphériques du Limousin. Tout cela parce que dans la région niçoise, le caractère régional et la présence d’importantes populations pieds-noirs, l’emporte sur le caractère périphérique ou non de la région. Par contre, il est vrai que dans le département des Alpes-Maritimes, qui correspond à l’arrière-pays niçois, dans des zones considérées comme périphériques, le vote FN peut être encore plus élevé que dans la métropole niçoise. Le caractère périphérique va dans ce cas se combiner avec l’aspect régional.

Pourquoi le vote FN est-il plus fort chez les rapatriés d’Algérie ? Les pieds-noirs, quand ils arrivent d’Afrique du Nord à la fin des années 1950 et au début des années 1960, s’installent dans le sud-est de la France pour des raisons de proximité, parce qu’ils arrivent par bateau à Marseille par exemple et vont donc se répartir dans les agglomérations du pourtour méditerranéen. Ils vont constituer une part importante de la population de ces villes, d’autant plus qu’il s’agissait d’une population relativement jeune et avec une fécondité plus élevée, du moins à l’origine. Dans beaucoup de villes, dans les années 1960-1970, un tiers de la jeunesse était d’origine pied-noir. Dans ces territoires, le « phénomène pied-noir » joue donc un rôle très important. Ces pieds-noirs, expulsés d’Algérie, sont souvent hostiles aux populations maghrébines, une vue qu’ils partagent avec le FN. Donc, les territoires qui abritent de fortes populations pieds-noirs ont des taux de vote FN beaucoup plus fort, ce qu’on a pu observer dans les premières villes remportées par le Front national, comme par exemple à Vitrolles.

Le concept de France périphérique est-il nouveau ? La réalité décrite par Christophe Guilluy dans son ouvrage est-elle récente ou a-t-elle enfin toujours existé ?

Il s’agit d’un reproche qui lui a été adressé par certains géographes. Cette idée n’est pas nouvelle dans la mesure où il y a toujours eu une opposition entre une France des villes et une France rurale un peu plus retardataire. Mais la situation s’avère plus complexe. Longtemps, au niveau des oppositions traditionnelles, la première était d’abord le clivage Paris-province., dont Christophe Guilluy ne parle pas. On ne peut donc pas dire qu’il y ait une reprise de « Paris et le désert français », livre fondateur de Jean-François Gravier publié en 1947. La deuxième rivalité traditionnelle opposait la France urbaine, soit 75% de la population, et la France rurale qui comprenait les 25% restants. Ce que l’on ne retrouve pas non plus dans les théories de Guilluy qui place un certain nombre de villes petites et moyennes dans sa France périphérique.

Il ne s’agit donc pas de la reprise d’un schéma ancien dans le sens où, dans la théorie de Guilluy, on retrouve du rural, que l’on a toujours inclus traditionnellement dans cette France périphérique, mais l’on y rajoute un certain nombre de villes moyennes qui, jusqu’à présent, étaient comprises dans la France urbaine. Par exemple dans le Nord-Est, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, très urbanisé et qui compte un million d’habitants, est partie intégrante dans la France périphérique. Voilà la nouveauté de son travail. Il ne s’agit pas de la reprise d’un phénomène ancien, il y a vraiment un caractère novateur même si au niveau de la logique d’opposition entre périphérie délaissée et un territoire favorisé, que l’on rencontrait déjà dans l’opposition Paris-province ou France urbaine ou rurale. Ce qui change, c’est plutôt la géographie de ces territoires. Il y a toujours eu des territoires dynamiques et d’autres en déshérence. La carte que nous propose Christophe Guilluy aujourd’hui ne sera probablement pas la même dans trente ans parce que d’ici là, beaucoup de choses auront changé. Le géographe a proposé une nouvelle carte de la France d’aujourd’hui qui changera bien évidemment dans le futur. A chaque époque, sa géographie de la déshérence.

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