La fin du pétrole n’est pas pour demain

La loi sur la transition énergétique votée cet automne table sur l’hydraulique, le photovoltaïque et l’éolien, dont la part augmentera par rapport au nucléaire. Mais « l’or noir » ne disparaît pas du paysage...

Il faudra consommer beaucoup de carburant pour préparer la…fin du pétrole ! C’est, en gros, la leçon que l’on peut retirer de nombre de travaux d’experts et du best-seller intitulé « La fin du pétrole », ouvrage étonnant, paru en 2005, dû à James Howard Kunstler. L’ essayiste new-yorkais estime – cela ne reste bien entendu qu’une hyphèse – que l’impossibilité dans laquelle se trouvent les sociétés développées d’établir des prévisions sérieuses en matière d’énergie se trouve à l’origine de secousses incessantes en matière de financement des activités humaines, avec pour conséquence des crises sociales à répétition puis, pour finir, la démondialisation et le repli des populations autour de leurs états nationaux. Contentons-nous de remarquer que le mécanisme de baisse du crédit et d’endettement des particuliers indirectement lié au coût de l’énergie que Kunztler avait envisagé dans son livre s’est parfaitement vérifié, deux ans après la parution de son ouvrage, avec la « crise des subprimes ».

Si l’on suit bien son raisonnement, nous aurons donc d’autres crises systémiques de ce type à intervalle régulier. On aura beau invoquer à chaque fois le scénario de 1929 et les dérives du capitalisme financier, cela sera à la fois vrai et faux. Vrai parce qu’il s’agira essentiellement d’histoires de spéculation et de capitaux, donc de capitalisme. Faux parce que l’irrationnalité des mouvements financiers sera toujours essentiellement liée, au bout du compte, à l’impossibilité de prévoir et de maîtriser ce qui fonde l’activité, le développement et le profit dans les sociétés évoluées, c’est à dire les questions énergétiques, perpétuelle variable d’ajustement des marchés mondiaux.

L’une des idées principales de «La fin du pétrole» tient d’ailleurs dans le constat suivant, de simple bon sens : pour se libérer du pétrole, c’est à dire fabriquer massivement des panneaux solaires, des éoliennes et des centrales nucléaires, il y aura besoin de tellement d’énergie à base de pétrole que produire celui-ci demeurera encore très rentable à court et moyen terme. D’énormes capitaux continueront donc à s’investir dans les activités liées à l’or noir tant qu’il y aura une goutte de celui-ci. Une éternelle histoire de serpent qui se mord la queue…

L’histoire en train de s’écrire

Tout serait plus simple (mais aussi dramatiquement catastrophique) si le pétrole venait à manquer d’un seul coup, un peu comme dans une « panne de robinet ». Il faudrait alors trouver d’un seul coup des énergies de substitution, ce qui serait à la rigueur possible, à condition bien sûr qu’il ne soit pas nécessaire de disposer de…beaucoup d’énergie pour les produire. Pour le meilleur et pour le pire, ce n’est pas comme cela que l’histoire est en train de s’écrire. Entre baisse et hausse, le cours du baril fluctue vicieusement – la courbe tendancielle étant cependant de plus en plus élevée – parce que le carburant de la civilisation moderne ne manque pas vraiment pour le moment. On ne saurait cependant empêcher l’intelligence humaine de chercher à comprendre, extrapoler, prédire la fin des gisements et vouloir l’anticiper.

Corinne Lepage, avocate et ancienne ministre de l’Environnement, président du Rassemblement citoyen, a eu l’occasion de citer le rapport 2013 de l’Agence internationale de l’énergie atomique constatant que les champs pétroliers existants déclinent de 6 % par an, ce qui diminue d’autant la production dite «conventionnelle» (hors gaz de schiste) qui représente les quatre cinquièmes de l’offre actuelle. En parallèle, la demande va augmenter, notamment dans les pays à forte croissance (Brésil, Chine, Inde…). Celle-ci va passer, d’ici à 2035, de 87 à 101 millions de barils par jour.

Il est sûr que c’est ainsi  – à partir de l’analyse de la demande – qu’il faut raisonner en matière prospective parce que la fameuse question des « réserves disponibles », sur laquelle on s’est longtemps focalisé, n’a pas grand sens. Alors que l’on peut, tant bien que mal, évaluer les besoins de consommation (en tenant compte des progrès technologiques, notamment dans l’amélioration de la performance énergétique des moteurs à explosion), il  reste pratiquement impossible de déterminer le «stock» de pétrole disponible dans le sous-sol de la terre, quelles que soient les informations distillées ici ou là à ce sujet.  Il y a plusieurs décennies que l’on dit et écrit n’importe quoi sur ce thème. Tout simplement parce que l’extraction dépend du rapport coût-profit. Plus le pétrole est cher, moins il est rare car l’évolution des seuils de rentabilité permet d’explorer ou de mettre en production des zones difficiles d’accès ou utiliser des technologies complexes. N’oublions pas qu’à la fin de la dernière guerre mondiale, l’armée allemande arrivait à produire du « pétrole de synthèse » à partir de simples cailloux.

L’ère du « non conventionnel » 

Rien n’est donc plus comique, rétrospectivement, que de lire les prévisions sur « le pic pétrolier » parues depuis quarante ans. Ce fameux «pic pétrolier» a toujours été mesuré à partir des ressources connues et exploitatbles en fonction de l’état de la technique à un moment donné. Il est évident qu’à l’époque où l’on ne procédait pas à des forages en mer et que ceux-ci n’étaient même pas envisageables, le chiffre des réserves était, de beaucoup, inférieur à ce qu’il est devenu une fois la technique de l’off-shore maîtrisée. Une nouvelle révolution est survenue avec les techniques – pour le moment très dommageables à l’environnement – d’extraction du fameux gaz de schiste. Toutes les prévisions américaines s’en trouvent modifiées parce que le mot même de « pétrole » change de sens. Selon qu’il soient « conventionnels» ou «non conventionnels», les hydrocarbures qui jaillissent des déserts de la péninsule arabique ou de l’Alberta sont des produits de nature très différente dont la seule caractérique commune est de faire avancer les voitures et de chauffer les immeubles après raffinage.

La demande mondiale ne cessant de croître et la production de «pétrole conventionnel» ayant tendance à baisser – plus pour des raisons géopolitiques qu’en raison d’une perspective d’épuisement -, il est évident que le «non -conventionnel» va prendre le relais.  L’extraction de «nouveau pétrole» suscite cependant, on le sait, un tollé de la part des défenseurs de l’énvironnement car la liquéfaction de l’huile prisonnière des schistes oblige à gaspiller énormément d’eau. Il faudra un « saut technologique», officiellement attendu dans une dizaine d’années en l’état de la recherche, pour parvenir à une « production propre». Mais, là encore, tout dépendra des moyens mobilisés. Si la question devient vitale pour les états, ne serait-ce qu’en cas de fermeture des sources d’approvisionnement du Proche-Orient, soyons-sûrs que les progrès s’accèlereront… Il n’empêche que l’on voit dès maintenant à nouveau apparaître la notion de «pic pétrolier», mais à propos du «non conventionnel» cette fois. Tous ceux qui s’opposent au «gaz de schiste», parce qu’ils estiment cette exploitation rétrograde et retardant le passage de l’énergie fossile à l’énergie renouvelable, mettent en avant des chiffres annonçant la fin très rapide des «nouveaux gisements – vers 2020 – lesquels ne seraient donc pas l’eldorado. Il s’agit là des prévisions, souvent obscurcies par un parti pris écologiste excessif, qui demandent à être prises avec autant de circonspection que celles qui furent jadis émises à propos de réserves conventionnelles. Ce que l’histoire du pétrole nous apprend, c’est que l’économie commande et que « les réserves augmentent avec les prix», selon le théorème rappelé récemment par  Loïk Le Floch-Prigent, ex-PDG d’Elf.

La géopolitique du pétrole a toujours été une prodigieuse école de la réalité. Et l’hypocrisie  participe du réel. Un seul exemple. L’Allemagne et la France rêvent de produire des milliers de Mercédès ou de Citroën fabriquées et vendues sur place en Inde ou en Chine, nations qui abritent plus du tiers de la population mondiale. L’aubaine est que les progrès du niveau de vie dans ces immenses réservoirs de population font que les personnes en situation d’acheter une voiture sont de plus en plus nombreuses. Un coup d’arrêt de la production mondiale de pétrole mettrait vite fin aux rêves des vendeurs comme des acheteurs. On pourrait évidemment à terme envisager la commercialisation de véhicules fonctionnant à l’électricité ou à l’hydrogène. Mais pour cela, il faudrait que les techniques et les réseaux de distribution de nouvelles énergies soient déjà opérationnels dans nos propres contrées dites « développées». Ce qui est loin d’être le cas. Une certaine schizophrénie occidentale veut donc que les « pays riches » militent pour la fin des énergies fossiles tout en trouvant un intérêt évident au maintien d’activités polluantes dans les pays émergents. Moyennant quoi, le pétrole sera de plus en plus cher mais ne manquera pas avant longtemps.

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