Jusqu’où peut aller la diplomatie vaticane ?

Charlemagne Prize 2016 in Rome.
Joint Audience with the Holy Father.

Illustrée de façon spectaculaire par la révélation de son rôle de médiateur secret entre les Etats-Unis et Cuba, le Pape François aura montré en peu de temps qu’il faudra compter, dans les années à venir, avec la stratégie nouvelle de la puissance spirituelle qu’il représente.

La mise en ordre de bataille des hommes actionnant les grands leviers d’influence que sont les ordres, congrégations et organismes caritatifs dépendant de l’Église catholique à travers le monde est impressionnante. Cette volonté politique sans étalage de force, alternant clandestinité et gestes symboliques, s’inscrit dans une logique fort différente de celle des États ou des organisations gouvernementales telles que l’ONU. Elle correspond aussi à une réalité assez inquiétante, car elle constitue aussi le signe de l’accélération actuelle de l’histoire des relations internationales dans un sens de plus en plus violent et chaotique.

Le Prix Charlemagne, décerné chaque année depuis 1949 par la ville d’Aix-la-Chapelle, représente une sorte de brevet de militantisme européen sincère. On notera que Valéry Giscard d’Estaing ne l’a reçu qu’en 2003, bien après François Mitterrand et Helmut Kohl, Jacques Delors ou Simone Veil. Distingué en 2016, le pape François a profité de la remise de sa récompense, le 6 mai à Rome, pour plaider en faveur d’un nouvel humanisme. Beaucoup s’attendaient à ce qu’il évoque les “racines chrétiennes” de l’Europe, ce qui n’aurait pas manqué d’agacer tous ceux qui veulent éviter de mélanger construction européenne et références religieuses. Habile, le chef spirituel l’a fait sans le dire, dans un propos à la Martin Luther King, basé sur ses propres espérances. “Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté et la culture d’une vie simple, non pollués par les soins infinis du consumérisme (…) Je rêve d’une Europe ou être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout entier… Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les espoirs de chacun, sans oublier les devoirs envers tous.” Il y avait, dans la parole papale, une bonne douzaine de “je rêve”. Au total, cet exposé d’une vision fondée sur une “identité multiculturelle”, une “économie sociale de marché capable de donner du travail aux jeunes ” et une “éducation au dialogue” a plutôt agréablement surpris, même du côté des non-croyants ou des membres d’autres communautés spirituelles, souvent froissés par la place accordée dans les médias aux faits et agissements du chef de l’Église catholique. Beaucoup d’observateurs ont alors fait le rapprochement avec l’étonnant plaidoyer pour l’Europe entendu moins de dix jours plus tôt à Hanovre dans la bouche de Barack Obama.

Un peu abasourdis, les Européens ont donc découvert en peu de temps qu’ils comptaient deux défenseurs qui, paradoxalement, ne font pas partie de l’Europe institutionnelle, celle des chefs d’Etat et de gouvernement, des parlementaires de Strasbourg et des hauts fonctionnaires de Bruxelles. Et de se demander, à juste titre, quel dirigeant d’un pays membre de l’UE serait aujourd’hui capable d’entonner en faveur de l’Europe des accents aussi émouvants que ceux trouvés par ces deux américains, le président Obama et le pape François… Cette convergence résulte sans doute plus d’un constat partagé sur l’état de dangerosité extrême dans lequel se trouve le monde que d’une concertation. Encore que la Maison-Blanche et la cité du Vatican aient su, dans un passé très récent, travailler ensemble et en secret, de façon fort étroite, au rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis… Annoncé en décembre 2014, celui-ci s’est concrétisé de façon symbolique et éclatante lors de la visite de Barack Obama à La Havane le 22 mars dernier.

Les thèses complotistes sur le noyautage de la curie romaine par la CIA n’ont plus, cependant, le succès qu’elles connurent au temps de Jean-Paul II. Les temps ont changé et rien ne peut plus s’expliquer de façon simpliste. Aujourd’hui, s’agissant de la stratégie vaticane à propos ce qu’il faut quand même toujours appeler “les relations Est-Ouest”, c’est la très subtile relation entre François et les patriarches orthodoxes — notamment Cyrille qui, à Moscou, partage avec son ami Poutine le rêve d’une “Sainte Russie” puissante et crainte — qu’il faut décortiquer dans le détail. Et, à ce sujet, bienvenue dans la complexité. Car il y a, s’agissant de l’Ukraine notamment, plusieurs maisons dans la maison du père, entre orthodoxes proches de Moscou, orthodoxes indépendants et “Uniates”, c’est à dire “en union avec Rome”. On lira avec bonheur, à ce sujet, l’excellente enquête de la journaliste Constance Colonna-Cesari, “Dans les secrets de la diplomatie vaticane” (Seuil) qui nous guide avec art dans le très complexe écheveau des liens du Vatican avec tous les détenteurs de pouvoir partout à la surface du globe, même dans les endroits où les enfants de choeur ne défilent pas en procession.

Un message universaliste

Le pape François, premier souverain pontife de l’histoire du catholicisme à être issu de l’ordre des jésuites s’efforce de ne pas trop afficher cette appartenance première. Le nom qu’il s’est choisi fait ouvertement référence à François d’Assise, en signe de pauvreté et de soumission à Dieu. Sans faire oublier, pour autant, François- Xavier, co-fondateur des jésuites, missionnaire au Japon et en Chine. Au plan politique, celui qui n’était que Jorge Bergoglio, prêtre argentin d’origine italienne devenu archevêque de Buenos-Aires, s’est toujours tenu à l’écart des “théologiens de la libération”, ces religieux attirés par le marxisme qui pullulèrent en Amérique latine au temps de Che Guevara. On lui a prêté, avant que des témoins de l’époque ne fassent litière de ces accusations, des complaisances avec la dictature militaire. Bien que cela ne signifie plus grand chose tant il y eut de variantes droitières ou gauchisantes du mouvement fondé à l’origine par le général Peron, Bergoglio fut souvent qualifié de “péroniste”. En réalité, il a encouragé tous les mouvements susceptibles de correspondre à la “doctrine sociale de l’Eglise” définie en 1891 par le pape Léon XIII. Mais ce n’est pas en tant qu’idéologue qu’il fut surtout remarqué. Pragmatique et passionné de football, il a toujours été fasciné par la tactique comme la stratégie. Même si, aujourd’hui, les très efficaces diplomates qui l’entourent – les meilleurs du monde, dit-on, par la richesse de leurs archives et leurs réseaux tentaculaires – réfléchissent avec lui à des opérations compliquées dont le résultat ne se dévoilera que dans plusieurs années. Une chose est sûre, cependant. A l’inverse de Benoît XVI, son prédécesseur immédiat, les grandes querelles théologiques et les exégèses de la parole divine intéressent assez peu le pape François. Sa passion à lui, c’est la géopolitique et l’état du monde qu’il veut améliorer à l’aide “d’hommes de bonne volonté”. Après un ménage discret, mais vigoureux, dans les organes financiers liés à son ministère dès son élection en mars 2013 il a incité toute la hiérarchie à l’humilité sinon à la pauvreté, réussissant, semble-t-il, un autre tour de force : reprendre en main les congrégations, ordres et communautés qui, de l’Opus dei à Sant’Egidio, travaillaient en ordre dispersé.

Tout le monde a sa place dans le dispositif mais aucun lobby ne doit empêcher que la route soit éclairée. L’objectif est clair : se mêler absolument de tout ce qui agite ou fait souffrir l’Humanité, en fonction du message universaliste de l’Eglise catholique. Jamais agressive mais toujours omniprésente, rendant service à ceux qui ont besoin d’elle même s’ils ne sont pas catholiques, la diplomatie vaticane n’est appuyée par aucune autre force militaire que celle des gardes suisses gardant le Saint-siège. Mais elle dispose d’autres atouts : le nombre et la diversité des implantations, la durée, la mémoire, le savoir-faire, la finesse et la qualité du renseignement. En Afrique comme en Chine, où une partie très difficile est engagée avec le gouvernement communiste, elle avance ses pions. Le nombre de fidèles, s’il a nettement diminué en Europe occidentale, a augmenté ailleurs au point qu’il y a aujourd’hui 1 228 621 000 catholiques sur notre planète. Leur “pape diplomate” contribuera-t-il au retour à la raison des djihadistes, à la paix au Proche-Orient et à la limitation des conflits qui ravagent une bonne partie du continent africain ? Beaucoup en rêvent.

Copyright photo : © European Union 2016 – European Parliament

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