Jean Ziegler et la « tâche historique de l’intellectuel »

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A l’occasion de la sortie du documentaire L’optimisme de la volonté, consacré à ses combats et de la parution de son dernier ouvrage Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Jean Ziegler, figure de l’alter-mondialisme, évoque les raisons de ses luttes.

 

D’où vient votre révolte ? Mais surtout, comment l’avez-vous conservée ? Ils sont nombreux les anciens révoltés devenus complaisants avec le système…

En 1961, le Congo s’embrase. Au mois de janvier Patrice Lumumba est assassiné, en septembre, c’est au tour de Dag Hammarskjöld[1], le secrétaire général de l’ONU de l’époque qui avait décidé de prendre en main toute l’administration du pays. Alors que la situation était critique, des avis de recrutements jonchaient les murs de Sciences Po où j’étais étudiant. On recherchait des francophones pour partir au Congo. Mais ils ne pouvaient être ni français ni belge, du fait du passé colonial des deux pays. Étant suisse romand, j’ai tout de suite obtenu un petit poste d’assistant du représentant spécial du secrétaire général.

Je me suis donc retrouvé à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, enfermé dans le dernier hôtel encore ouvert de la ville, le Kalinka. Le bâtiment était encerclé de barbelés et gardé par les casques bleus népalais. Et tous les soirs sur le boulevard Albert, aujourd’hui boulevard de la Liberté, descendait le cortège des affamés. Des enfants aux jambes allumettes, des jeunes femmes qui avaient l’air d’avoir 90 ans se dirigeaient vers l’hôtel pour récupérer les restes de nourriture que jetaient les cuisiniers indiens. Ils grimpaient les barbelés, tentaient d’arracher un peu de viande avariée, de pain, de légumes tout en subissant les coups assénés par les casques bleus qui les en empêchaient. Du deuxième étage de l’hôtel, par la fenêtre, je voyais ces tristes scènes et me suis juré que quoi qu’il advienne dans ma vie, jamais, je ne serais du côté des bourreaux.

 

L’avez-vous tenu, cet engagement ?

J’essaie de le tenir oui. Le chemin à suivre pour cela, c’est le Che qui me l’a donné quelques années plus tard. C’était en 1964, lors de la conférence internationale du sucre à Genève, que je l’ai rencontré. J’ai été son chauffeur pendant douze jours. Il m’a dit : « c’est ici en Suisse que se trouve le cerveau du monstre, tu dois rester là pour le combattre ». Moi qui voulais qu’il m’emmène faire la révolution, il m’a tourné le dos me prenant certainement pour un petit bourgeois inutile me disais-je. J’étais détruit sur place, mais cela m’a sauvé la vie…

J’ai donc suivi la voie qu’il m’a montrée, celle de l’intégration subversive. C’est-à-dire entrer dans les institutions, et en utiliser les forces pour atteindre mes propres buts. Alors, pas à pas, j’ai d’abord été professeur d’université à Genève et Paris I, puis député au Parlement de la Confédération, ensuite 1er rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation à l’ONU, et maintenant Vice-Président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Intégration subversive, voilà.

 

Quel est le rôle d’un intellectuel auprès des mouvements sociaux ?

 

C’est cela notre tâche, produire une raison analytique radicalement critique, dénonçant, dévoilant, démasquant l’obscurantisme néolibéral qui veut exclure l’homme de son histoire.

 

L’intellectuel n’a d’existence que par l’alliance au mouvement social, c’est là sa tâche historique. Mon livre par exemple, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), à paraître prochainement, repose sur un seul critère : l’utilité. Est-il utile au mouvement social ? C’est pour cela qu’il faut travailler, non pas pour la beauté du style ou les images produites.

Bien sûr, chaque intellectuel rêve d’incarnation, qu’une idée qu’il produit devienne force historique. Pour Rousseau, par exemple, cela s’est passé à titre posthume en 1789. Jean-Paul Sartre résume très bien cela. Après sa première rencontre avec Frantz Fanon, membre du FLN et de la révolution armée contre le colonialisme français, à Rome en Août 1961, lui viennent ces mots qu’il adressera à Simone de Beauvoir : « Nous sommes les semeurs de vent, l’ouragan c’est lui. » C’est cela notre tâche, produire une raison analytique radicalement critique, dénonçant, dévoilant, démasquant l’obscurantisme néolibéral qui veut exclure l’homme de son histoire, au prétexte que les forces du marché, aliénant l’humain et obéissant aux lois de la nature, règnent seules sur le monde.

 

Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim sur une planète qui déborde de richesses et qui pourrait nourrir le double de l’humanité.

 

Vous savez, Pierre Bourdieu a dit : « le néolibéralisme, c’est comme le Sida ». D’abord il détruit les forces immunitaires de la victime, et ensuite il la tue. A chaque fois que je fais une conférence, il y a toujours quelqu’un qui lève la main pour demander « que puis-je faire contre la toute-puissance incontrôlée des multinationales et du capital financier globalisé ? » J’y réponds qu’il n’y a pas d’impuissance en démocratie, que nous avons toutes les armes constitutionnelles en main pour changer ce qui doit l’être. Prenons l’exemple de la faim, toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim sur une planète qui déborde de richesses et qui pourrait nourrir le double de l’humanité. Ces mécanismes meurtriers de la faim peuvent être brisés par l’usage des armes démocratiques.

 

Vous dites que la faim c’est le crime organisé. Quelles pratiques, de fait criminelles, vous permettent d’affirmer cela ?

Il y a d’abord la spéculation boursière sur les aliments de base (maïs, riz et blé), qui couvrent 75% de la consommation mondiale. Ensuite, l’endettement extérieur des pays du tiers-monde (au total 3 100 milliards de dollars de dettes pour ces 123 pays, sans les 5 BRICS), qui annihile toute possibilité d’investissement dans l’agriculture. Alors même que sur les 54 pays africains, 37 sont purement agricoles. Ainsi, sans engrais, ni irrigation correcte, la productivité y est très basse, dix fois inférieure à celle de la Bretagne par exemple. Enfin, on peut également citer le rapt des terres agricoles orchestré par les hedge funds, 41 millions d’hectares l’année dernière. Sans oublier le dumping agricole de l’Union Européenne en Afrique.

 

« Condamnez-moi peu importe ; l’Histoire m’acquittera ». Pensez-vous comme Fidel Castro qu’il existe un sens de l’Histoire implacable qui donnera raison au combat de votre vie ?

Absolument, totalement. Et Cuba en est la preuve. Les 11 millions de cubains ont tous accès à la nourriture, à la culture et à un système de santé efficace. C’est unique dans l’hémisphère Sud. De plus, le pays, se dirigeant vers le pluripartisme, connaît un processus de démocratisation. C’est évident que Fidel avait raison.

 

Propos recueillis par Louis Beauvié.

 

Chronologie

  • 12 avril 1934 : Naissance à Thoune (Canton de Berne, Suisse).
  • De 1963 à 1967 : Conseiller municipal de la ville de Genève (socialiste).
  • 1964 : Parution de son 1er livre, Sociologie de la nouvelle Afrique.
  • 1964 : Rencontre décisive avec Ernesto « Che » Guevara.
  • 4 décembre 1967 : 1ère élection de parlementaire fédéral suisse (socialiste).
  • De 2000 à 2008 : Rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des populations à l’ONU.
  • Depuis 2009 : Membre du comité consultatif du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies (réélu en 2013 et 2016).
  • 2018 : parution de son dernier ouvrage Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), et sortie du film documentaire de Nicolas Wadimoff Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté.

 

Copyright de l’image à la une : Cyril Choupas.

[1] Ndlr : Dans la nuit du 17 au 18 septembre, l’avion transportant le secrétaire général s’écrase en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie), causant sa mort ainsi que celle des 14 autres passagers. Ce n’est qu’après plusieurs décennies d’enquêtes maintes fois relancées que l’ONU a reconnu dans un rapport de 2017 que ce crash aérien ne pouvait être accidentel. L’identité des auteurs de l’attentat n’est pas définie.

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