Guerre et état de droit

Puisque le djihadisme nous plonge dans l’innommable, commençons par cesser de nommer « guerre » la longue suite de ses crimes et la lutte qu’il nous faut mener contre lui sur le sol national. Pas plus qu’hier, il ne gagnera demain. Mais en attendant, il n’a pas besoin de réseau de commandement complexe ni d’arsenal sophistiqué. Basé sur une manipulation mentale simple et monstrueuse, il consiste à promettre le paradis à l’être qui se montrera « le plus croyant », en étant le plus inhumain. C’est l’idéologie de la mort accompagnée, un prêche permanent pour le suicide augmenté d’assassinats symboliques : les petits élèves d’une école juive, le sacrifice d’un couple de policiers, le massacres d’innocents venus contempler un feu d’artifice, le martyre d’un vieux prêtre… Les individus sanguinaires se livrant à de tels actes usurpent le qualificatif de combattant. C’est conférer un brevet d’héroïsme à de méprisables lâches que de dire qu’on leur fait la guerre sur le sol national. On les « neutralise », voilà tout. Bel euphémisme pour dire qu’on les élimine, chaque fois que nos forces de sécurité le peuvent et on ne saurait en tenir grief à celles-ci.

Depuis le 11 Septembre 2001, la purulence n’a cessé de s’étendre, un prétexte géopolitique chassant l’autre. L’administration Bush a cru pouvoir, avec l’appui catastrophique de Tony Blair, employer la manière forte en Afghanistan et en Irak. Sans autre succès qu’une épouvantable déstabilisation… et, au bout du compte, une volonté paralysée. Nous avons déployé en sens inverse un zèle semblable sous Nicolas Sarkozy à l’encontre de Kadhafi après l’avoir laissé planter sa tente dans les dépendances de l’Elysée. Il en sera longtemps ainsi parce que les conflits liés à cette région du monde n’obéissent à rien de rationnel et même pas au côté « camp contre camp » de nos anciennes guerres de religion. Non seulement chiites et sunnites cultivent une opposition ancestrale, mais encore les musulmans « mécréants » – c’est à dire acclimatés à la modernité – sont promis à la mort par les partisans d’une stricte observance ré-inventée. La France, aux yeux de ces derniers, incarne l’horreur absolue : un territoire où pourrait vivre un islam sécularisé, tolérant et inséré dans une société démocratique. Même si nous n’étions pas présents en Afrique sub-saharienne, où une filiale d’Al-Quaïda a failli s’emparer du Mali, ainsi que dans la coalition censée cerner Daesh en ce moment, cette aspiration à la coexistence des religions désignerait notre pays comme une cible majeure.

La fin nécessaire de l’Etat islamique entraînera sans doute des prolongations, voire de dramatiques secousses provoquées par les demi-soldes d’un califat qui s’achèvera un jour ou l’autre en déroute. C’est pourquoi il convient d’instaurer un débat normal sur la conciliation de l’état de droit avec un niveau de protection renforcé des citoyens de notre pays, sans trop rêver d’une « unité nationale » de style Bisounours, correspondant à un ordre factice qui ne serait plus tout à fait celui de la République. Une vraie démocratie se nourrit de controverses et d’oppositions, pour peu que le sens de l’Etat soit, chez tout le monde, au rendez-vous. L’oublierait-on que la présidentielle, avec un Front National tapi en embuscade, se chargerait de nous le rappeler. La discussion et la prise de décision sur la poursuite de l’état d’urgence a traduit un consensus sur l’essentiel sans gommer les différences. On a assisté en revanche, lors des échanges « vulgaires et subalternes » – eût dit le général de Gaulle – suivant la tragédie de Nice, au degré zéro de la polémique politicienne. L’exemple parfait de ce que l’on doit s’efforcer d’éviter.

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