Georges Fenech : en Europe, « les sectes se jouent des frontières »

France. Paris le 2010/04/15 Georges Fenech president de la MIVILUDES. Mission Interministerielle de vigilance de lutte contre les derives sectaires. Georges Fenech portrait © Sophie Liedot/JBV NEWS

Signataire d'une lettre qui met en garde le président contre « un terrorisme d'un genre nouveau », Georges Fenech, député Républicain du Rhône et président du groupe d'études sur les sectes à l'Assemblée nationale, revient sur l'évolution de la dérive sectaire et sur ses précédentes missions au sein de la Miviludes, dont il avait la présidence de 2008 à 2012.

Vous avez adressé, au côté de 48 parlementaires Républicains, une lettre ouverte au président de la République pour demander la mise en place d’une action plus efficace face aux nouvelles formes de terrorisme. En quoi s’exprime-t-il d’une manière inédite aujourd’hui ? Quelles mesures préconisez-vous en matière de défense?

Le terrorisme actuel n’a plus rien avoir avec celui que nous avons subi dans les années 80-90, où les organisations comme l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), le FIS (Front islamique du salut) ou le GIA (Groupe islamique armé) algériens étaient parfaitement identifiées. Alors que l’Occident fait l’objet d’une véritable déclaration de guerre, les seuls moyens législatifs, judiciaires ou de surveillance mis en place sont désormais insuffisants. La réponse doit être avant tout diplomatique, visant à créer une coalition internationale (incluant notamment la Chine et la Russie), mais aussi militaire sans plus tarder. Les frappes aériennes annoncées ne seront jamais suffisantes : elles n’ont pas empêché l’État islamique d’avancer en Libye, en Irak et en Syrie même s’il a subi quelques revers. Sans intervention au sol – tous les spécialistes militaires s’accordent là-dessus – la guerre contre Daesh ne pourra pas être gagnée.

La France elle-même a été frappée par plusieurs attentats, et on peut craindre qu’ils ne soient qu’une étape préalable à une action plus généralisée. Il ne s’agit pas d’agiter des épouvantails, mais de prendre en compte la réalité de la menace pour y répondre avec des moyens qui soient à la hauteur.

Dans quelle mesure les formes de radicalisation actuelles (conversion au djihadisme, fanatismes divers, etc.) peuvent-elles être comparées à des pratiques sectaires ?

Ce débat est complexe au vu des diverses nébuleuses sur fond religieux. Concernant la radicalisation telle qu’on l’entend en France, les jeunes qui partent mener « la guerre sainte » sont effectivement touchés par des méthodes bien connues de la lutte anti-sectes. Elaboré par des professionnels de la communication, l’endoctrinement se fait par différents moyens et essentiellement par Internet, avec un processus en trois étapes. La séduction d’abord, qui amène la rupture avec son entourage et ensuite le passage à l’acte.

Prévues pour lutter entre autres contre les réseaux djihadistes, les formes de surveillance instaurées par la loi sur le renseignement peuvent-elles s’appliquer aux dérives sectaires ?

Cette loi peut couvrir un large spectre et notamment des actes de grande criminalité organisée, que commettent certaines sectes particulièrement dangereuses. Escroqueries internationales, trafics humains, sont autant d’exemples concernés par les moyens de surveillance mis à la disposition de nos services.

En 2014, vous aviez appelé la Miviludes (Mission Interministérielle de vigilance de lutte contre les dérives sectaires) à donner sa position sur les Femen. Est-ce que le statut associatif permet d’échapper aux enquêtes judiciaires ?

Le statut associatif n’est en aucun cas un moyen de protection. En 2009, par exemple, le tribunal correctionnel de Paris a condamné non seulement des personnes physiques mais aussi la personne morale de l’Église de scientologie pour escroquerie en bande organisée. Renforçant la prévention en matière de dérive sectaire, la loi About-Picard, votée en juin 2001, permet même de dissoudre une association en cas de récidive. À savoir que les sectes ne se trouvent pas toujours là où on le croit : l’humanitaire, le soutien scolaire, le domaine médical et paramédical subissent eux aussi un éventail d’offres charlatanesques.

Combien de mouvements sectaires et d’adeptes la France compte-t-elle aujourd’hui ?

Même s’il n’existe pas de définition exacte ou de liste caractérisant les sectes, on estime que ce phénomène rassemble aujourd’hui 800 mouvements potentiellement dangereux contre 172 en 1995. Dans une société traversant une crise multiple, ces organisations prospèrent sur un terreau de fragilité, de doute et de recherche d’un autre paradigme. Plus en détails, près de 500 000 Français entretiendraient des relations étroites avec les sectes et 10 millions de nos concitoyens, d’après les sondages que j’ai pu mener à la Miviludes, auraient un jour été victime d’une dérive sectaire. Plus inquiétant encore, environ 50 000 enfants seraient concernés par ce fléau.

Seules la France et la Belgique ont mis en place un système de surveillance des dérives sectaires au sein de l’Union européenne. Peut-on parler d’une « exception française » ?

La France est effectivement à la pointe en matière de dérives sectaires parmi les grandes démocraties. Excepté la Belgique, nous sommes le seul pays à bénéficier d’une Miviludes qui travaille directement auprès du Premier ministre, dispose de véritables moyens, d’une quinzaine d’agents formés avec des relais dans chaque préfecture et en partenariat avec le tissu associatif. Ce maillage se voit complété par des moyens législatifs uniques comme la loi About-Picard sur l’emprise mentale. Certains pays veulent même s’inspirer de notre exemple comme l’Australie et l’Allemagne, où j’ai pu donner des conférences lorsque j’étais président de la Miviludes.

L’absence de législation européenne risque-t-elle d’amener une « normalisation » possible de certains mouvements, notamment ceux qui investissent le champ du développement personnel et de la psychothérapie ?

Il existe un certain clivage entre l’Europe de culture anglo-saxonne et latine : en l’absence du principe de laïcité comme en Grande-Bretagne, les sectes sont apparentées à de simples religions. D’où l’absence de coordination européenne performante qui puisse unifier une politique d’ensemble. J’ai essayé de m’y attaquer en me rendant à plusieurs reprises à Strasbourg, à Bruxelles ou à Varsovie pour mettre en œuvre ce projet sans y parvenir. Les réticences principales auxquelles je me suis heurté portaient sur l’atteinte à la liberté de conscience et de religion. Or, la France ne fait que préserver ce principe fondamental dans le respect des autres libertés, d’une manière très consensuelle d’ailleurs. La preuve, tous les moyens et les dispositifs en matière de lutte anti-sectes ont toujours été adoptés à l’unanimité au Parlement, les députés de tous bords ne parlant que d’une seule voix.

Quant à l’échelle continentale, je pense qu’il manque un observatoire européen des sectes qui puisse surveiller les mouvements de population et de capitaux aux frontières : sans quoi rien ne les empêchera de s’installer dans des endroits qui leur sont plus profitables. Je pense notamment à l’église de scientologie qui possède son siège européen à Copenhague… le Danemark étant tolérant à cet égard.

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