Face caméra : L’homme de droite… vu par son pote de gauche

photo Edouard-Philippe-Laurent-Cibien

Depuis 2004, Le réalisateur Laurent Cibien suit l’ascension politique d’Edouard Philippe, député-maire Les Républicains du Havre. Une approche originale dévoilant les salons où se façonnent les décisions politiques et les moteurs personnels d’un homme de pouvoir. Le premier épisode de sa série documentaire a été diffusé sur France 3 en août 2016, le deuxième volet est prévu pour 2018. Rencontre.

D’où est venue l’idée de suivre Edouard Philippe sur le long terme ?

Le point de départ, c’est ma relation amicale avec Edouard. Nous avons passé un an ensemble en hypokhâgne. On partageait un vrai goût pour l’histoire, notamment politique. À l’époque il était plutôt rocardien,

appréciait Pierre Mendès- France. On est devenus très copains puis il est parti étudier à Sciences Po, à la fin de la première année de prépa. On s’est perdus de vue jusqu’en 2002, où une brève dans le Canard enchainé a attiré mon attention. Un certain Edouard Philippe est nommé Directeur général des services de l’UMP. Au niveau de l’âge, du nom… je me dis que ça pourrait être lui. Je l’appelle à son parti et on se retrouve pour boire un verre. Il était devenu apparatchik de la droite, moi reporter à l’étranger – pas du tout spécialiste des questions politiques – et foncièrement de gauche. Une des premières questions que je lui ai posé a été : “Mais comment t’es devenu de droite ?” Et c’est parti de là.

Quelle était l’intention du premier épisode d’ “Edouard, mon pote de droite”, au Havre ?

Toute la série documentaire vise à mieux comprendre comment se construit une carrière politique, comment se déroule la conquête du pouvoir, et ce que ça dit de l’homme qui s’y lance. Le premier épisode s’intitule “Le Havre”. Je suis Edouard Philippe durant sa campagne municipale de 2014. Le Havre est une ville traditionnellement

positionnée à gauche, mais lui est de droite. Il devient pourtant vite favori. Je ne créé pas de suspense factice, dès le début on se doute qu’il va gagner. Ces unités de temps et de lieu permettent de découvrir le personnage,

voire de s’y attacher. Est-il arrogant ? Est-il sympathique ? Chaque spectateur aura un avis différent.

Je pense que ce film ne le dessert, ni ne le sert.

Dans le deuxième épisode, Edouard Philippe participe à la campagne d’Alain Juppé pour l’élection présidentielle. En quoi était-ce différent ?

Dans ce deuxième épisode qui se déroule à Paris, on change d’échelle, et Edouard change de rôle. Il n’est plus candidat en son nom propre mais un des porte-parole d’Alain Juppé pendant la primaire de la droite et du centre. Je m’interrogeais sur plusieurs points. Pourquoi consacrer une telle énergie au service de quelqu’un d’autre ? Comment se modifie la parole lorsqu’on est censé représenter un tiers ? Dans le premier épisode, Edouard Philippe a une parole très libre, il est assez “cash”. Va-t-il essayer de modifier ça ?

Justement, l’ombre d’Alain Juppé, qu’il représentait en tant que porte-parole, a-t-elle pesé durant le tournage ?

Ce deuxième épisode reste centré sur Edouard, c’est lui qui m’intéresse. Il m’est bien sûr arrivé de filmer Alain Juppé lors de meetings ou, parfois, à leur Quartier Général, mais il ne sera pas très présent dans le film. En tous cas pas à l’image, car sinon il est omniprésent dans les paroles d’Edouard et de tous ceux qui travaillent à le faire gagner cette primaire.

Dans quelle mesure Edouard Philippe a-t-il un droit de regard sur vos films ?

Il n’a aucun contrôle sur les images que je tourne, et n’a jamais demandé à les voir avant le résultat final. C’était notre contrat de départ. Après, je me suis aussi engagé à diffuser les films hors du calendrier politique. L’épisode deux filmé durant la primaire de la droite ne pourra être visionné qu’en 2018, ce qui laisse un certain temps de recul.

Quelle a été sa réaction lorsqu’il a vu le premier épisode ?

Il était un peu abasourdi. C’est difficile de se regarder pendant 1h30. Malgré des désaccords que nous avons pu avoir sur le film, il m’a concédé : “Je ne peux pas dire que ce n’est pas moi”. Je lui ai tendu un miroir plutôt fidèle, et beaucoup de gens qui le connaissent s’accordent pour dire ça. Je pense que ce film ne le dessert, ni ne le sert.

C’est difficile de se regarder pendant 1h30.

Au-delà de votre relation amicale, qu’est-ce que vous trouvez d’intéressant ou de particulier chez Edouard Philippe ?

Il a une personnalité assez ambivalente. C’est à la fois l’archétype du politique (son allure de jeune premier, son parcours Sciences Po/ENA…) et puis il cultive son propre caractère, qui tranche. Il se montre souvent amusé, distant ou moqueur. La tension entre ces deux facettes fait de lui un bon personnage de film.

À l’écran, comment transcender ce qu’il souhaitait bien laisser paraître pour obtenir des moments de sincérité ?

Notre relation amicale a beaucoup aidé. Je le connais bien. Je pouvais rapidement cerner s’il me gratifiait d’un discours un peu préparé comme celui qu’il pouvait tenir à d’autres journalistes, ou s’il me donnait vraiment le fond de sa pensée. Je glanais des indices dans le ton de sa voix, sa posture, ses expressions… Et puis il était suffisamment habitué à la présence de ma caméra pour faire comme si qu’elle n’existait pas. C’est l’avantage de le filmer depuis plus de dix ans, je suis foncièrement associé à ma caméra désormais.

En tournant le deuxième épisode durant la primaire de la droite, qu’avez-vous appris de la fabrique du pouvoir ?

Beaucoup de choses m’ont étonné dans le rapport entre journalistes et politiques. Je m’y suis beaucoup intéressé et je pense que ce sera un élément central du film. On taxe parfois les journalistes politiques de complaisance vis-à-vis des hommes et femmes politiques. Je crois que la réalité est bien plus complexe, nuancée et intéressante que cela. Les intervieweurs et les interviewés jouent et alternent entre le rapport de force, les tentatives de séduction et la méfiance. Des deux côtés, l’enjeu est d’en dire sans trop en dire, d’établir une relation de confiance pour que l’entretien puisse tourner à son avantage.

J’ai eu l’occasion de filmer de nombreuses interviews d’Edouard (le “in”) et des déjeuners de presse (le “off”). Ça m’a permis d’observer de près cette co-construction de l’information. Un exemple est lorsque les médias et les équipes politiques se sont persuadés de l’imminence du duel Nicolas Sarkozy-Alain Juppé, qui n’a en fait jamais eu lieu. L’ancien Président de la République a beaucoup monopolisé les discussions jusqu’à la remontée fulgurante de François Fillon. Sa victoire aux primaires a été une vraie surprise, personne ne l’a anticipée. À un instant seulement, Edouard a pu avoir une sorte de pressentiment. Il se demande où iront les votes traditionalistes et conservateurs, qui risquent de peser. Il n’a pas la réponse. Il est amusant de voir qu’il se posait la bonne question, mais ne parvenait pas à mettre le doigt sur la solution, aujourd’hui évidente.

 

Série documentaire “Edouard, mon pote de droite”.

Réalisé par Laurent Cibien, monté par Claude Clorennec, produit par Lardux Films.

Episode 1 : Le Havre. Diffusé le 10 août 2016, disponible en DVD et VoD.

Episode 2 : La Primaire. En cours de montage.

 

Copyright de l’image à la Une : ©Laurent Cibien

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