Europe : un Nobel contre le désenchantement

Alors que le rêve communautaire s'épuise, le Prix Nobel de la paix revient à l'Union européenne. Pour rappeler qu'elle a rempli sa mission première : empêcher les guerres en son sein.

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Il y a l’Histoire et il y a le présent. La première a permis l’ingrédient essentiel du rêve. Cette paix qui perd de son attrait avec l’arrivée au pouvoir des générations qui n’ont jamais connu la guerre. Il est salutaire que le Comité Nobel remette l’Union dans sa perspective. Mais cela ne doit pas minimiser les difficultés actuelles, qui risquent de conduire à l’effacement de l’Union, soit un dangereux retour en arrière.

 

L’heure est surtout aux récriminations. Les peuples du nord rechignent à payer pour ceux du sud ; ces derniers accusent les autorités européennes de leur imposer une austérité qui condamne le malade à mourir pour guérir. Entre les deux, les Français tergiversent. Selon un sondage IFOP-Figaro de septembre 2012, ils sont 49 % à penser que la France a tout intérêt à rester dans l’Union, mais 76 % jugent que l’Europe n’agit pas efficacement contre la crise et 64 % estiment qu’elle va dans la mauvaise direction. S’il fallait revoter pour le traité de Maastricht, 64 % se prononceraient contre, alors qu’il a été adopté par 51 % des voix  en 1992.

 

Ce désamour se nourrit des critiques anciennes. Celles des souverainistes, qui constatent que, faute d’une nation et d’un peuple européen, la solidarité fait défaut. Celles des producteurs et consommateurs, qui s’impatientent face aux règles multiples et tatillonnes. Celles de certains syndicats et même des écologistes, qui voient dans Bruxelles le cheval de Troie du libéralisme économique.

 

La crise économique agit comme un acide sur une Union impuissante à la juguler. Le chômage atteint 11 % de la population active et a doublé en quatre ans en Espagne et en Grèce. La croissance piétine et pourrait même reculer l’an prochain. Le pouvoir d’achat est menacé. Les écarts se creusent entre le nord et le sud, entre l’Allemagne et la France. Face à une mondialisation perçue comme dangereuse, les nationalismes font figure de valeur de refuge. 

 

Dans l’adversité, l’Europe est un bouc émissaire tout trouvé. Et les gouvernants ne se déploient guère pour voler au secours des “technocrates de Bruxelles”. La gauche ne veut pas prendre le risque d’apparaître à la remorque d’une Europe libérale. La droite compte sur elle pour imposer la concurrence, la fin des rentes et même parfois l’État de droit. Les déçus de l’Europe n’ont plus qu’à fuir vers les extrêmes, Front national ou Front de gauche, négatifs d’un pays qui ne rêvait l’Europe qu’à son image, une France élargie à vingt-sept.

 

Le projet européen devient une ligne de fracture à l’intérieur de chaque camp politique. Un clivage qui rend difficile l’affirmation d’une volonté de sortir de la crise par le haut, par plus d’Europe. L’Allemagne propose un saut dans le “fédéralisme” afin d’aller plus loin dans l’intégration, condition du bon exercice d’une monnaie commune. Elle l’avait déjà fait en 1994 et en 2000; à nouveau, la France reste sans réponse. Pour ne pas relancer un débat dommageable au parti qui gouverne. L’Europe continue donc d’avancer en crabe, fruit de perpétuels compromis que les Français, adeptes de l’affrontement, peinent à comprendre.

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