Éloge d’une arme légère : la politesse

« Trop poli pour être honnête ». Personne ne trouve à redire à cet injuste dicton qui discrédite autant la politique que la politesse. Fort heureusement, une anecdote de Chamfort démontre le contraire.

On ne discute pas les ordres… Même lorsqu’ils sont injustes ? Monsieur d’Avejan, capitaine d’une compagnie de mousquetaires, doit, selon les instructions du Régent, « tirer sur la canaille ». La canaille en question, c’est une émeute de la faim, provoquée par Madame de Prie, la maîtresse du Régent, qui spécule sur le prix du blé entre deux orgies. Les récoltes varient selon les provinces, et s’il n’y avait pas de frontières douanières entre celles-ci, le blé circulerait librement et il n’y aurait pas de famine. Madame de Prie, de mèche avec les « accapareurs », fait retenir aux octrois le blé des provinces bien pourvues, juste le temps d’en faire monter le prix dans les régions où il manque cruellement. Un peu trop longtemps, cette fois-ci…
Le capitaine d’Avejan ne discute jamais les ordres ; par contre, il les exécute. Il fait d’abord préparer une salve de mousqueterie. Des centaines de fusils sont braqués sur la foule en colère. Mais avant de commander le feu, il s’avance vers les émeutiers, chapeau bas, en brandissant l’ordre du Régent. Son attitude parle d’elle-même. Il doit tirer sur eux, car on ne discute pas un ordre écrit du gouvernement, qu’il leur montre.
Arrivé à portée de voix, il leur déclare : « Messieurs, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j’ordonne de faire feu. » Il exécutera ses ordres à la lettre, mais seulement à la lettre : il ne tirera, par conséquent, que sur la canaille.
Il présume que ces Messieurs n’en sont pas puisqu’il avance vers eux chapeau bas. Il les « prie » toutefois de le lui confirmer en se retirant sur le champ. Mais s’ils restent, ce sont eux qui lui commanderont de tirer. Autrement dit : « Vous avez le choix, moi pas. À vos ordres ! »
En un instant, les émeutiers s’enfuient comme une volée de moineaux, laissant Monsieur d’Avejan et ses mousquetaires face à « la canaille », seuls sur une place déserte…
Dans l’arsenal politique, la politesse est donc une arme légère, à l’efficacité aussi redoutable que méconnue, qui permet de différer l’engagement de l’artillerie lourde, comme le chantage ou la menace, voire de s’en dispenser tout à fait. C’est le pion du jeu d’échecs qui s’expose en première ligne pour préserver la liberté de manœuvre des grosses pièces, mais se garde bien d’être considéré comme de la piétaille. Sous la bordée d’injures de Napoléon, qui vient de le traiter de « merde dans un bas de soie », la politesse de Talleyrand lui donne ainsi le dernier mot contre les gros mots : « Quel dommage, Messieurs, qu’un aussi grand homme ait été si mal élevé ! » Mais, sans conteste, l’homme qui s’est le plus distingué dans l’art politique de la politesse est, quitte à vous surprendre, un ouvrier dont les « bonnes manières » ont ébranlé les fondations d’un empire tout-puissant : Lech Walesa. Dans son autobiographie, intitulée Un chemin d’espoir, il conte une histoire avec un petit « h » qui prend soudain la majuscule. Elle mérite mieux que l’attention polie qu’on doit au récit d’un ancien combattant…

Repousser les murs

Le gentil moustachu jette, sauvagement, une bouteille de vodka pleine contre le mur des chantiers Lénine, en grève depuis huit jours déjà… Sans phrases, c’est une petite révolution. Ici et maintenant, à Gdansk le 22 août 1980, on vit d’eau fraîche et de so-li-da-ri-té, un mot malheureux, échappé au directeur pour qualifier cette grève pour le droit de grève, qui fera bientôt neuf millions de syndicalistes heureux. Pour lancer un navire, la tradition veut qu’on brise une bouteille sur sa proue. Et pourquoi pas pour repousser les murs ?
Mieux que des bouteilles de vodka ou des motions de soutien, les visiteurs de Varsovie, Mazowieki et Geremek, peuvent donner à Walesa des conseils. On n’a pas moins de vingt et une revendications à faire aboutir, des syndicats libres à l’édification d’un monument aux morts du précédent mouvement, sans prendre le risque d’allonger la liste des victimes. La parole aux prolos, le stylo aux intellos ! On a juste le temps, avant l’arrivée du vice-Premier ministre Jagielski en personne, de brancher les haut-parleurs sur la salle des négociations, pour que tout le monde en profite… et le monde entier aussi ! Ces choses-là ne s’apprennent pas dans l’antichambre du Comité central, mais sur le tas avec un contremaître sur le dos, ou dans une cour de caserne, face à un troufion ivre qu’il faut désarmer et mettre au lit.
« Un de mes copains de régiment, lui aussi caporal, rentre ivre mort de patrouille, raconte Walesa. Costaud, armé d’une mitraillette, menaçant – il avait un coup de poing à assommer un bœuf –, le gars fait mordre la poussière à tous ceux qui s’approchent de lui. Il s’appelle Jurek. L’officier commandant notre section me demande si je peux m’occuper de ce fou de Jurek qui vient déjà de neutraliser trois de nos camarades.
On fait donc appel à moi et je réponds : ‘‘D’accord : je l’emmène hors de la cour et je vais lui reprendre son arme, mais vous, vous vous abstenez de le faire condamner. Bien sûr, vous pourrez le mettre au trou ici, sur place, mais pas question de l’envoyer devant le tribunal militaire.’’ Les gradés acceptent. J’y vais sans crainte. Lui se tient au milieu de la place d’armes, face aux milliers de troufions. Dès que certains bougent un peu trop à son gré, il avise sa mitraillette chargée à balles réelles, comme il est normal pour un soldat en patrouille. Personne ne souhaite une fusillade… Je m’approche de lui, le mets en garde, lui représente dans quel pétrin il est en train de se fourrer, je le persuade, et, tout doucement, passant un marché, je lui dis : ‘‘Viens, maintenant.’’ Et il me suit. Je lui reprends son arme et je le mets au lit. Mission terminée… »
Pour Walesa, négocier avec un forcené ou avec un ministre, c’est tout comme :
 il accepte d’y aller par solidarité de grade : Jurek est caporal, lui aussi ;
 il pose toutefois une condition, dans un souci de justice élémentaire, pour ne pas aborder un homme armé les mains vides : la promesse d’une punition proportionnée à la faute ;
 il s’avance sans peur et sans reproche, à cheval sur les grands principes, et fort d’un marché dont il est le garant ;
 il parle à Jurek « tout doucement », pour faire baisser le niveau d’adrénaline que celui-ci a dans le sang, et lui permet ainsi d’entendre raison ;
 il lui propose une sortie honorable, dans une situation sans issue, à prendre ou à laisser sur l’heure ;
 il le désarme hors de la vue des troufions pour lui sauver la face.
Voilà pour la petite histoire, mais gare au tranchant du « h » !
L’a-t-il vue, la casquette ? Au garde-à-vous depuis trente-huit ans, le général Jaruzelski toise son adversaire derrière ses éternelles lunettes noires. En plaçant, le 10 mars 1981, l’ancien supérieur du caporal Walesa dans son antichambre, le nouveau Premier ministre signifie à son interlocuteur sa volonté de trouver un terrain d’entente au nom du patriotisme polonais. Il l’a vue, Walesa, la fameuse casquette carrée, et rectifie la position en un clin d’œil. Certes, six mois après les accords de Gdansk, leur marge de manœuvre est laminée entre « le béton » d’une hiérarchie communiste aux abois et les pressions d’une base syndicale chaque jour plus radicale. Mais rien n’empêche de jouer à trois la partie d’échecs que disputent le Pouvoir communiste et l’Église catholique, depuis 1947, sans chercher le mat. À part une servitude de passage pour les chars du grand voisin…

En plein élan

La rencontre du trio Jaruzelski-Glemp-Walesa, le 4 novembre 1981, entre le nouveau n°1 du Parti communiste, le nouveau Primat et le nouveau président de Solidarnosc, ne donne rien de nouveau. Faute de compromis, Jaruzelski se réserve le prochain coup. Le doigt sur la couture de son pantalon, il décline « l’aide fraternelle » des maréchaux soviétiques, toujours prêts à coincer l’Aigle blanc polonais entre deux rangées de médailles gagnées à Budapest et à Prague. L’état de guerre, instauré le 13 décembre 1981, est un moindre mal, même si Walesa est arrêté, et la Pologne avec lui, en plein élan.
L’impasse est totale, mais l’interné d’Arlamow ne laisse pas pour autant passer son tour. Le 8 novembre 1982, à la veille de l’échec prévisible d’une manifestation organisée par la direction clandestine de Solidarnosc, il propose à Jaruzelski de le rencontrer en vue d’une « entente ». Dans sa courte lettre, il lui donne du « Mon Général » et signe « caporal Walesa ». Message reçu cinq sur cinq : il est aussitôt libéré. La nuit de son retour, la foule le rappelle dix-neuf fois à sa fenêtre pour lui crier : « Le peuple te nomme général ! » Par ici, s’il vous plaît, la sortie de la cour de caserne…
Et, le 22 décembre 1990, Walesa succède à Jaruzelski au poste de président de la République. On remise au mobilier national la table ronde du printemps 89 où, sous l’aile de Jean-Paul II et de Gorbatchev, s’est négocié le passage de l’état de guerre à une transition pacifique vers la démocratie. Bien bordé dans son lit, Jaruzelski réalise soudain que rien ne l’oblige plus à se lever à heure fixe. Comme il l’avoue dès la première ligne de ses Mémoires, le nouveau retraité se sent « tout drôle ». La gueule de bois, Mon Général ?

Il est grand temps, chacun en conviendra, que l’école de la rue Saint-Guillaume où l’on est censé apprendre la politique porte bien tout son nom : Sciences-Politesse.

Par Vincent Labourey

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