Constat cruel : l’arsenal législatif actuel ne protège pas les victimes d’emprise mentale

Tribune de Maître Daniel Picotin, Ancien député, avocat à la Cour d’appel de Bordeaux © freshidea – Fotolia.com

Lorsque Mademoiselle B (Paris) rencontre un Sieur V travaillant dans un Centre de développement personnel alternatif, elle est rapidement subjuguée par l’intéressé. Mais l’histoire tourne vite au drame. Sous le joug de son “amantmaître spirituel”, affirmant qu’il appartient à une élite d’êtres supérieurs venant de la planète Syrius, la jeune femme tombe en état d’assuétude psychologique, physique et sexuelle totale. Ce n’est qu’au bout de douze années de souffrance qu’elle se laisse finalement convaincre de s’arracher à cet enfer.

 

Dans ce laps de temps, les plaintes portées par la famille ont toutes été classées sans suite au prétexte du “consentement”. Or la théorie du “libre consentement de la personne”, voire de sa responsabilité, aurait été effectivement une hypothèse logique si l’expertise privée d’une experte en criminologie et victimologie et ensuite l’expertise judiciaire confiée à un des psychiatres spécialisés en la matière n’avaient permis de convaincre le juge d’instruction de la réalité de l’état d’“emprise mentale” subie par cette malheureuse. Est-il acceptable au XXIe siècle en France, pays des Droits de l’Homme, que rien ne puisse protéger une jeune étudiante dénutrie, privée de sommeil, transformée en esclave physique et sexuelle jour et nuit, conditionnée pour voler, extorquer de l’argent à ses parents, recevoir des coups quotidiens sur le corps (objets contendants, canne cassée sur la tête, etc.), situation pouvant aller jusqu’à une mise en cause du processus vital puisque plusieurs tentatives de strangulation ont été commises ? La seule réponse de la société représentée par le Parquet, est qu’en final, “on ne peut rien faire tant que la victime ne dépose pas elle-même plainte car elle est considérée comme consentante”.

 

L’affaire des “Reclus de Montflanquin” est un autre exemple de l’impuissance du droit – et donc de la justice – à protéger les personnes et les familles. Cette affaire a donné lieu à de multiples développements médiatiques depuis que onze notables, aristocrates lot-et-garonnais et bordelais, se sont renfermés en 2001 dans leur château de Montflanquin en Lot-et-Garonne. Membres d’une même famille, sur trois générations, âgés de 16 ans à 89 ans, ils ont rompu avec leurs vies familiales, amicales, professionnelles, se disant plus ou moins atteints par un complot maçonnique et international !

 

J’ai été saisi en 2004 par un membre de la famille resté à l’extérieur du groupe, marié à l’une des femmes et père de deux enfants, tous les trois sous emprise. Mais nos plaintes se sont heurtées à l’absence de “délit de manipulation mentale” puisque pour l’instant, la justice estime que l’abus de faiblesse ne peut être mis en œuvre que par la victime elle-même et donc lorsque celle-ci sort de son état d’emprise pour être en mesure de le faire. II aura fallu finalement qu’une des victimes réussisse à s’échapper en Mars 2009 d’Oxford où la famille avait été regroupée pour qu’une plainte puisse enfin être reçue efficacement.

 

Voilà qui doit faire réfléchir l’opinion et les pouvoirs publics sur la force et les dangers de la manipulation mentale préjudiciable, ainsi que sur les conséquences inéluctables de l’emprise mentale, avec les dégâts psychologiques occasionnés. Le procès pénal qui se tiendra à Bordeaux dans quelques jours permettra, sans doute, de mieux éclairer et faire comprendre les mécanismes de ces phénomènes.

À travers ces quelques exemples contemporains, de procès en cours de jugement ou en appel, le praticien constate que nous ne disposons pas aujourd’hui d’outils juridiques pour sauver les individus de prédateurs, doués naturellement d’un charisme particulier ou aptes à la manipulation innée et/ou travaillée dont les sciences humaines n’avaient pas vraiment idée lors de l’élaboration du Code Napoléon.

 

Le “Maître spirituel” fut finalement condamné en janvier 2011 à quatre ans de prison dont deux fermes assortis d’un mandai d’amener à l’audience (condamnation confirmée en tout point par la Cour d’appel de Paris en janvier 2012).

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